Crise des migrants : « Le discours politique est triste et décevant » !

Crise des migrants : « Le discours politique est triste et décevant » !

Un an après l’entrée en fonction des différents gouvernements, nous avons désiré savoir si les revendications des divers secteurs ayant publié un mémorandum avant les élections de 2014, ont été entendues. Cette semaine, nous nous sommes penchés sur le secteur de l’immigration.

Pour rappel, un mémorandum avait été publié par le Ciré (Coordination et Initiatives pour Réfugiés et Etrangers). Malou Gay, Directrice du Ciré nous explique ce qui a bougé… ou pas, depuis 2014.

Difficile de faire le point par rapport aux revendications du Mémorandum, sans évoquer la crise des migrants. Que peut-on néanmoins épingler ?

L’un des points, qui est intrinsèquement lié à la crise des migrants, c’est la décision de mettre en place le parcours d’accueil pour les primo-arrivants, à Bruxelles et en Wallonie. L’un des autres points essentiels, c’est l’augmentation du budget pour les deux bureaux d’accueil à Bruxelles. Nous verrons si cela sera suffisant. Au niveau fédéral, ce que j’épinglerais, c’est cette tentative de réduire les droits des réfugiés, alors que le message politique était tout autre il y a un an, avec une volonté d’accueillir et d’intégrer les réfugiés au plus vite.

A quoi faites-vous référence par rapport à ce changement au niveau des droits des réfugiés ?

Le projet qui est aujourd’hui mis sur la table par la NVA, et qui a été approuvé par le Conseil des ministres, c’est qu’il faut revenir sur le droit illimité de séjour des réfugiés. Jusqu’à présent, lorsque le réfugié se voyait reconnu, ce droit était illimité, sauf en cas de fraude ou raison justifiant une modification de son statut. Le parcours d’intégration devait commencer au plus vite pour ces personnes. Le projet de la NVA entend conditionner le statut à un séjour qui serait d’abord provisoire (la durée n’est pas encore déterminée), mais ça retarderait l’intégration et cela va à l’encontre de ce qui a été prôné précédemment. Cela nous étonne car ce n’était pas dans l’accord de gouvernement.

Quel est le but ?

En filigrane, la volonté de réduire les droits sociaux des réfugiés. S’ils n’ont pas un droit de séjour illimité, on peut toucher à ces droits. Tout comme la volonté de toucher au regroupement familial des réfugiés. C’est le message continu de De Wever. Auparavant, parmi les migrants arrivants sur notre territoire, à peu près 30% étaient reconnus comme réfugiés et les autres devaient repartir ou éprouvaient plus de difficultés à recevoir une réponse positive. Aujourd’hui, la situation n’est plus la même. Elle s’est inversée, puisque sur l’afflux actuel des migrants, qui est de surcroît en augmentation par rapport aux années précédentes, près de 60% vont recevoir un statut de réfugié, car ils proviennent de pays en guerre.

N’est-ce pas contradictoire de prôner la mise au travail plus rapide des réfugiés et parallèlement, de vouloir réduire leurs droits de séjour ?

Oui, c’est contradictoire par rapport à la demande de mise en place du parcours d’accueil et d’intégration pour les primo-arrivants. D’une part l’on veut obliger ces personnes à suivre ce parcours, tout en leur envoyant comme message que leur séjour ne sera peut-être pas très long.

Mais la Belgique ayant ratifié les conventions internationales, comme celle de Genève, relatives à l’accueil des réfugiés, pourrait-elle modifier ainsi sa législation ?

Non, c’est du populisme qui joue sur les peurs et permet à la NVA de communiquer sur la scène médiatique par rapport à son électorat le plus à droite.

Quand le parcours sera-t-il effectif en Région wallonne et bruxelloise ?

Au mois de janvier. Mais les moyens seront à évaluer. A partir du moment où l’on rend le parcours obligatoire, il y a aussi une obligation de moyens pour l’Etat. Pour nous, le débat sur la dimension obligatoire n’avait pas lieu d’être : les gens sont demandeurs ! Ils souhaitent savoir comment fonctionne et ce qu’est la Belgique, suivre des cours de langues et être soutenus de manière individuelle dans leur parcours. Mais il faudra qu’il y ait assez de cours et tout au long de l’année. Nous avions évalué qu’il faudrait 6 bureaux d’accueil pour Bruxelles afin de faire face à la demande et il y en a 2. On peut saluer la prise de conscience de la nécessité de créer ces bureaux, mais il faudra évaluer si c’est suffisant.

Pour revenir sur une polémique d’il y a quelques mois : cet afflux de réfugiés était-il prévisible ou non ?

Oui, il était prévisible vu qu’il touchait les pays voisins de la Belgique (Allemagne, Hollande, France), mais l’ampleur des arrivées n’était pas mesurable. On ne sait pas vraiment pourquoi l’afflux s’est d’abord fait chez nos voisins, c’est peut-être dû à la réduction des droits des personnes dans notre pays. Il y avait quand même une politique de dissuasion mise en place précédemment par Mme De Block et cela peut avoir une influence, de même que les filières et les lieux d’installation des communautés. Puis le réseau d’accueil s’est aussi trouvé saturé dans les autres pays et donc les migrants ont poursuivi leur route.

Ce qui est encore le cas…

C’est encore le cas, parce qu’au niveau belge, nous n’avons pas tiré les conclusions de la crise précédente. L’on avait des places, puis on les a fermées. Il y avait pourtant deux soupapes de sécurité avec des places tampons réservées en cas d’afflux. Mais par contre, le plan de répartition qui est prévu dans la loi et qui fait partie des recommandations prises suite à la dernière crise, n’a pas été activé. Et il aurait pu être débattu lorsque cette crise s’est présentée, les arrêtés royaux manquant auraient pu être adoptés ! Il y a une véritable carence et un manque de vision et d’anticipation politique sur ce point.

Au niveau européen, la question des réfugiés et de la migration en général, reste aussi problématique et peu ou mal gérée ?

Selon moi, on retrouve les mêmes problématiques au niveau européen et belge, avec cette difficulté de mettre en place un plan de répartition ! On voit effectivement que certains petits villages où l’on doit ouvrir des centres, ne sont pas d’accord. Et c’est le même phénomène au niveau européen. Il y a beaucoup de débats, quelques propositions, qui sont très minimes par rapport à ce qu’il faudrait faire, mais cela ne bouge pas fondamentalement. Il existe par exemple une directive sur le statut temporaire du migrant, un outil qui a été créé après la crise du Kossovo et qui répond aux critères actuels (afflux massif, avec une obligation pour l’Europe de se répartir les migrants). Mais l’Europe n’arrive pas à l’activer. Il y a un véritable manque de volonté politique ! Alors que l’on avait adopté cette directive pour que les problèmes observés lors de la crise du Kossovo, ne se reproduisent plus.

Quelles sont les autres mécanismes qui devraient être activés ?

Si l’on veut que les Syriens ne meurent plus en mer, il faut ouvrir des voies légales. A partir du moment où l’on ne résout pas les problèmes de conflits dans le monde, on ne peut s’attendre qu’à un afflux de réfugiés. Ils paient des passeurs, car il n’existe pas d’autres moyens pour venir en Europe. Et ce n’est pas en détruisant les bateaux des passeurs que l’on résoudra le problème. Le passeur n’est qu’un intermédiaire dans un plus vaste réseau. Il y a d’autres moyens à activer, notamment sur les réseaux sociaux, pour éviter que les trafiquants se fassent de l’argent sur le dos des réfugiés.

Globalement, plus d’un an après l’entrée en fonction des gouvernements et suite à cette actualité intense qui touche particulièrement votre secteur, quel bilan tirez-vous ?

La situation est complexe. La donne a changé : aujourd’hui, les réfugiés constituent la majeure partie des demandeurs d’asile, et donc, il faut les accueillir. Du coup, le gouvernement ne peut plus jouer la carte des « mauvais migrants » qui doivent repartir. Le discours politique est triste et décevant. Il s’agit d’un grand pas en arrière au niveau des droits des personnes. Mais en même temps, je n’ai jamais vu une telle mobilisation citoyenne. Je pense qu’il y a un réveil des consciences qui n’était pas là il y a un an. Cela n’était plus arrivé depuis des années ! Mais il va falloir travailler sur les questions d’intégration. Il n’y a pas encore eu de réunion de concertation entre le Fédéral et les Régions, alors que cela doit avoir lieu : il faut quelqu’un qui mette tout le monde autour de la table pour avoir une vision globale concernant ces questions.

Propos recueillis par Sandra Evrard



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