Surdité : évolutions technologiques de la prise en charge et des apprentissages

Surdité : évolutions technologiques de la prise en charge et des apprentissages

Jadis les enfants sourds étaient dans des institutions, parfois en retrait du reste de la société. Jadis on parlait de « sourds-muets », et on pensait que les sourds « gesticulaient » lorsqu’ils communiquaient à l’aide de leurs mains. Jadis les enfants sourds étaient réputés pour être de « mauvais lecteurs », c’est-à-dire au niveau d’un enfant entendant de 9 ans. Les choses ont bien changé, sous certains aspects. Dossier coordonné par Jacqueline Leybaert et Cécile Colin, Professeures, ULB

Penser que les sourds de naissance, parce qu’ils sont dans l’impossibilité d’articuler clairement et parfaitement les sons, sont dépourvus de langage, relève de croyances qui ont toujours été fausses. En 2003, la Langue des Signes francophone de Belgique est reconnue comme langue officielle par la Communauté française de Belgique, et occupe donc une place en tant que langue à part entière dans l’enseignement. En France, la loi de février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées reconnaît officiellement la Langue des Signes francaise (LSF).

Penser que les sourds n’entendent pas est devenu une croyance erronée. La généralisation des implants cochléaires (IC) proposés aux jeunes enfants sourds qui naissent avec une surdité sévère à profonde (ou qui deviennent sourds avant l’âge de 3 ans) représente une avancée significative dans la restauration de l’audition. Les enfants qui reçoivent un IC dans la petite enfance développent des habiletés de traitement de la parole, souvent en avance par rapport à celles prédites pour un enfant sans IC.

Enfin, penser que les enfants sourds ne peuvent pas dépasser un niveau de lecture équivalent à la 4ème année primaire (CM1) est également devenu faux. Grâce aux IC et aux moyens visuels de communication (Langue française parlée complétée ou LPC, et Langue des Signes, ou LS), les enfants sourds peuvent suivre un cursus dans l’enseignement ordinaire, et y obtenir des résultats comparables ou moins performants par rapport à ceux des enfants entendants, avec des mécanismes de traitement similaires.

Et pourtant. Les innovations technologiques et l’utilisation de moyens visuels de communication n’abolissent pas la nécessité de décrire finement le développement linguistique, cognitif, et socio-affectif de l’enfant sourd, ni l’intérêt à développer de nouvelles recherches.

Le présent volume veut refléter les questions, les recherches, les pistes soulevées tant par les professionnel les que par les chercheur.es d’aujourd’hui. Une partie de ce volume est issue de la collaboration étroite entre les professionnel les du Centre Comprendre et Parler (CCP, Bruxelles) et du Centre de Recherches Cognition et Neurosciences de l’Université libre de Bruxelles (CRCN-ULB). Depuis 50 ans, chercheur.es et acteur.es de terrain se sont écoutés et interrogés sur les habiletés de communication, le développement du langage oral et écrit, les processus de mémoire des enfants sourds, ainsi que le rôle des moyens de communication dans ce développement. Grâce à la force de la recherche et du terrain, les contacts se sont multipliés avec les équipes internationales au fil des années. J’aime bien…

Au total, dix textes sont présentés au lecteur. La première contribution, de la Dr. Chantal Ligny (CCP) et ses collaborateur.es, brosse un tableau du recours à l’implant cochléaire pédiatrique, et défend, avec l’appui d’observations cliniques, les apports de l’implant bilatéral. Dans le texte suivant, signé par Aurore Berland et ses collaborateur.es (Université de Toulouse), les relations entre les habiletés de communication pré-linguistiques et les premières acquisitions linguistiques chez 7 enfants sourds munis précocement d’un implant sont établies avec une grande précision. Catherine Hage (CCP & CRCN-ULB) développe ensuite la notion originale de portage linguistique : le développement de l’enfant dépend non seulement de la précocité de l’implant et des méthodes de communication, mais aussi de la capacité des parents à se mettre en lien avec, et à rester disponibles à leur enfant.

Stéphanie Colin et ses collaborateur.es (Université Lumière Lyon 2) rapportent les résultats d’une étude expérimentale du développement de la lecture et de l’écriture. Il en ressort que les compétences en lecture sont significativement inférieures à celles des entendants. Les principaux prédicteurs sont le niveau de décodage de la LPC et l’intelligibilité de la parole. Elodie Croiseaux et Cathy Van Vlierberghe (CCP) se sont penchées sur la question de l’évaluation du langage des enfants sourds implantés : il s’agit de « sur-mesure » plutôt que de « prêt-à-porter », défendent-elles. Doriane de Pret et ses collaborateur.es, psychologues au CCP, partagent les représentations de leurs expériences professionnelles d’accueil et de prise en charge de la personne sourde, depuis la né-natalité jusqu’à l’entrée dans l’âge adulte. Le respect des identités plurielles de chaque famille, ainsi que les changements observés en relation avec les nouvelles technologies sont des thèmes importants de leur contribution.

Les quatre dernières contributions revisitent des thèmes classiques de la psycholinguistique. Vanessa Schmets et Brigitte Charlier (CRCN-ULB) revisitent le concept de mémoire visuo-spatiale chez les personnes sourdes exposées à la langue des signes : quelles sont les similitudes et les différences par rapport à la mémoire phonologique à court terme chez les entendants ? Béatrice Bourdin (Université Jules Verne, Amiens), quant à elle, développe un modèle théorique des déficits morphosyntaxiques basés sur la notion de limitation de capacités. Marie-Thérèse Lenormand et ses collaborateur.es font état, 10 ans post implantation, des acquisitions et déficits au niveau de la morphosyntaxe des enfants sourds en langue française. Pour terminer, Cécile Colin et ses collaborateurs illustrent la notion de traitement amodal du langage en montrant que sourds signants et entendants, malgré des différences de performance dans une tâche de jugement explicite de la rime à partir de mots écrits, présentent des composantes électrophysiologiques très similaires.

Pour résumer l’esprit de ce volume : oui, le domaine de la surdité a connu de grandes évolutions, tant sur le plan de la technologie que sur le plan des moyens de communication. Mais, sur le plan conceptuel, la surdité est un domaine qui continue à nous fasciner, qui continue à rendre les humains plus humains, parce que toujours curieux de comprendre le fonctionnement de l’esprit, et les variables susceptibles de l’influencer.

Nous remercions ici chaque auteur.e pour sa contribution, écrite en solo, en binôme ou en groupe. La réunion de ces textes fournira, nous l’espérons, un volume riche et cohérent tout en respectant la diversité des points de vue. Il devrait permettre aux professionnel.les et aux chercheur.es de mieux comprendre les enjeux, pour eux-mêmes ainsi que pour les enfants sourds et leurs parents, des évolutions technologiques, conceptuelles et des bonnes pratiques qui touchent au domaine de la surdité.

Plus d’infos : www.anae-revue.com



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