Chronique d’un psy : derrière le spectre du stéréotype

Chronique d'un psy : derrière le spectre du stéréotype

Une réflexion sur la position du psychologue face à un stéréotype qui colle à la peau : les émotions ont-elle un genre ? Poser la question, n’est pas y répondre…

Cette semaine, je suis partagé entre l’envie de rigoler et un sentiment puissant de colère que seule une célèbre pâtisserie portugaise pourrait alanguir. En effet, la situation partait pourtant d’un potentiel comique latent insoupçonné, à savoir une discussion des plus courtoises avec mon collègue kinésithérapeute qui, en sortant de l’ascenseur me nargua d’une subtile mais authentique réplique : « Heureusement qu’il existe des gens comme vous ». D’un réflexe conditionné par mon égo démesuré, je me suis senti flatté et me suis donc permis de sourire radieusement avant de prendre conscience que, même s’il était heureux que j’existe, je n’avais pas réellement saisi en quelle qualité il était chanceux que mon corps rayonne sur cette terre. J’insistai donc afin de lui demander quelques précisions : des gens comme moi ? C’est-à-dire, des psys ? Pour toute réponse, je reçus un silence gêné accompagné d’un rictus renvoyant que mon interlocuteur aurait préféré tourné sa langue au moins sept fois dans sa bouche. Il finit par se reprendre pour me dire affectueusement : « Tu sais bien, les gens comme vous, quoi ! Avec vos émotions de nana… Et tout ce qui va avec… »

D’abord abasourdi, je n’ai pas pris le temps de prendre toute la mesure de ce que l’on venait de me renvoyer en pleine figure. A quoi faisait-on allusion ? Etait-ce de l’humour ? A priori, étant d’un caractère assez optimiste, j’ai préféré miser sur le fait que je n’avais pas saisi que Dominique était un incorrigible cynique à l’humour corrosif. Malheureusement, après le rire, vinrent les larmes : mon collègue, derrière son air mielleux, était tout à fait sérieux. Pour lui, les émotions, les sentiments, c’est une question féminine, faisant de moi, de facto, un homosexuel.

Je ne vais pas vous mentir, rien qu’à l’écrire, j’en ai le bout des doigts qui piquent. Il y a tant de choses à dire sur le quotidien du psychologue clinicien, pourquoi devrais-je gaspiller une chronique à pérorer sur ce genre d’amalgame ? Parce qu’à l’heure cruciale où l’on pourrait être à un tournant de notre époque, rappeler les fondements de notre démocratie me paraît péremptoire. De fait, je fais partie des gens qui considèrent que le bruit des pantoufles est plus dangereux que celui des bottes. De notre très courte histoire, il est important de noter que c’est lorsque l’on s’est mis à bafouer les émotions, à les minimiser voire à les annihiler que les problèmes ont commencé.

Bref, non, mon Dodo, je ne suis pas homosexuel parce que je suis empathique. Oui, je passe ma journée à métacommuniquer au sujet des émotions de l’autre. Le ressenti est au centre de ma profession et j’en suis fier comme un paon. A ce propos, mon Dodo, les sentiments ne sont pas que féminins et les homosexuels sont des hommes qui peuvent également pratiquer la chasse, conduire de grosses voitures et boire de la bière. Si tu as des questions, je serai ravi d’y répondre, si tu as besoin de parler, je te donnerai, dans l’anonymat le plus complet, les coordonnées d’un confrère avec qui tu pourras enfin te laisser aller à la bassesse des émotions.

Dans ce monde de fous, vous vous demandez certainement quel rôle a-t-on à jouer ? Il serait périlleux et fallacieux de faire du psychologue le porte-parole du ressenti. Je pense inexorablement que nos émotions sont ce qui nous rallie en tant qu’êtres humains pour le meilleur, comme pour le pire. S’il faut jouer un rôle, pourrait-on en tant que psychologue se targuer d’être un facilitateur d’émotions ou en tous cas de tout faire pour que cela reste une norme ?

En conclusion, cette semaine, j’aurais pu rigoler face à ce stéréotype qui nous colle à la peau. Je ne l’ai pas fait. J’aurais pu traiter Dominique d’homophobe ou de crétin des îles, je me suis également abstenu. A la place, j’ai préféré le silence et pour cela, je n’ai aucune excuse, si ce n’est la vanité de mon égo, mais je vous promets qu’à partir de maintenant, ça va changer. On les fera plier tous ces terroristes des sentiments et là, pour le coup, je rejoins mon collègue Dodo : heureusement qu’il y a des gens comme nous !

T. Persons

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