Chronique d’un psy : et si on se comprenait ?

Chronique d'un psy : et si on se comprenait ?

La communication est une condition fondamentale à toute relation thérapeutique, mais qu’en est-il quand les deux interlocuteurs ne parlent pas la même langue ?

Cette semaine, je suis aussi patient qu’un conducteur de grosse berline allemande pourrait l’être sur la bande gauche du ring intérieur de Bruxelles lorsqu’il colle au pare-choc de la voiture qui le précède, vu que celle-ci a l’outrecuidance de ne pas avoir un moteur de 250 chevaux… Une fois n’est pas coutume, j’ai perdu mon authentique flegme pour céder aux appels de la frustration face à une remarque d’un ami qui me reprochait le fait d’exercer mon métier exclusivement dans ma langue maternelle : le français.

Pourquoi m’entêter à recevoir mes patients uniquement dans la langue de Nabilla, cette Molière des temps modernes ? Simplement parce que je n’en maîtrise pas d’autres, et que, comprendre les subtilités de langage pour un psy, cela me paraît être le socle d’une relation thérapeutique qui tient la route. Jusque là, on était plus ou moins du même avis : comprendre l’autre, c’est bien. Le problème, c’est que j’ai l’impertinence de choisir des amis qui ont l’art de mettre le doigt sur le problème que j’essaie de refouler.

« Ça veut dire que, pour toi, on devrait refuser des patients parce qu’ils ne parlent pas français » ? Tout d’abord, on se calme. Je suis un être de déontologie qui ne supporte pas quand on vient amalgamer mes propos en sous-entendant que je pourrais mettre un orteil du côté de l’extrême droite. Sentant dans l’air une ambiance électrique à faire pâlir les chanteurs malheureux prêts à embrasser leur ampoule en sortant du bain, je me permis donc de mettre les points sur les « ı » . Je ne refuse jamais de voir un patient et je ne veux en aucun cas discriminer en fonction de l’origine de celui-ci. Je ne mets pas de véto en lui renvoyant qu’il est hors de question qu’il frôle le fauteuil de mon cabinet, je lui indique juste que cela ne sera pas des plus adéquats et surtout, je le réoriente vers un professionnel qui parle sa langue.

Satisfait de ma réponse, je ne m’attendais pas à me retrouver aussi déstabilisé par la suite de son raisonnement. « C’est bien, mais on fait quoi, si on trouve pas de psy qui parle le berbère, le tcherkesse et l’arabe de Djouba » ? On ne va pas se mentir, je ne pouvais pas raconter à mon ami une anecdote géniale où justement j’avais une demande d’un Erythréen que j’ai pu renvoyer vers un collègue qui parle couramment le tygrignia, tant il est vrai que ce genre de récit tient de l’irréel. Je lui ai donc dit que ma réflexion est plus de l’ordre de l’idéal et qu’il est clair qu’il faut l’adapter à la conjecture actuelle. Après trois minutes de silence, nous sommes donc revenus à un point d’accord fondamental : nous ne vivons pas dans un monde idéal.

Il est clair que si l’on sort du confort privé des cabinets de professions libérales, la question se pose un peu moins, surtout lorsqu’on travaille dans une institution. De fait, lorsqu’une équipe détecte clairement une souffrance psychique et que l’on est dans un contexte de barrière de la langue, on peut toujours attendre l’interprète, la famille, si elle existe, ou la toute nouvelle application informatique qui permettrait d’avoir un traducteur en ligne face au patient, mais que l’institution refuse de payer parce que ça coûte trop cher… Généralement, on retrousse ses manches, on baragouine un mélange de français, d’anglais, d’espagnol, voire de néerlandais si cela peut nous permettre de créer un lien et de se comprendre.

En conclusion, cette semaine, je vais peut-être en choquer plus d’un, mais pour moi le bon sens prime. Si j’ai le sentiment que malheureusement il n’existe pas de solution plus adéquate que moi, j’accepte de rentrer en contact avec l’autre, quitte à ne pas comprendre les nuances subtiles de son langage. Il est clair que l’on ne fera pas de psychothérapie, mais j’ai envie de vous renvoyer que pour quelqu’un qui n’arrive pas à se faire comprendre, rentrer en lien avec quelqu’un et communiquer, même si c’est pour dire des banalités, cela fait clairement du bien !

T.Persons

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Commentaires - 2 messages
  • Bonjour,
    Je suis psychologue et art-thérapeute et je pratique aussi uniquement en français car c'est la seule langue que je maîtrise. Par contre face à une personne qui parle mal le français, comme l'art-thérapie utilise des médias artistiques (dessin, peinture, modelage...), il y a moyen d'aider la personne par un réel travail thérapeutique efficace. Je vous invite à visiter mon site pour en savoir plus sur ma manière de travailler: www.dethy-art-therapie.be ou de lire mon livre: "L'art-thérapie et l'EFT pour transformer votre vie".

    emeraude456 jeudi 3 août 2017 10:30
  • Bonjour,
    je suis assez surpris par le manque de recherche de solution à la problématique de la langue. Je suis psychologue et j'ai travaillé des années durant dans un centre de santé mentale pour demandeurs d'asile. Il existe des services d'interprétariat social en Wallonie et à Bruxelles. Ces interprètes sont des professionnels qui sont soumis à des règles de déontologie strictes (secret professionnel, ne pas déformer les propos, traduire TOUT ce qui est dit...). Certes, il est parfois aisé d'avoir un membre de la famille ou un ami pour traduire mais cela doit rester ponctuel ou dans les situations d'urgence. Tout psy sait pertinemment bien que les patients ne se racontent pas de la même manière devant des proches. Vous pouvez vous renseigner au SETIS Wallon au 081/46 81 70
    Bien à vous

    wonderbru jeudi 3 août 2017 11:05

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