Chronique d’un psy : la culpabilité du gréviste

Chronique d'un psy : la culpabilité du gréviste

Dans un contexte de plus en plus tendu, où l’impression de ne pas être entendu fait transpirer le secteur du non marchand, il est important de s’interroger sur le droit de grève.

Cette semaine, alors que mon corps meurtri peine douloureusement à trouver l’énergie nécessaire pour tenir tant bien que mal jusqu’aux vacances d’été, la plupart de mes collègues n’ont qu’une seule phrase en bouche : « Tu fais grève, toi ? »

Faire la grève… Je ne vais pas le cacher, pour le clinicien que je suis, partir en grève est symboliquement chargé d’un sentiment d’échec. En effet, quand l’action remplace les mots parce que le dialogue ne se fait plus, il est difficile de se réjouir… Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, le droit de grève est pour moi fondamental dans toute démocratie qui sait se faire respecter. Je suis bien conscient que la plupart des acquis sociaux se sont négociés en foulant les pavés, mais il n’y a rien à faire, je me pose souvent cette horrible question : est-ce que cette ultime marche de mécontentement va réellement pousser la porte d’une négociation ?

« Alors comme ça tu ne fais pas grève » ? me renvoya Alex, mon ami assistant social à qui j’avais eu l’audace de me confier sur mes réflexions profondes. D’une manière très exhaustive, je lui ai donc dit le fond de ma pensée, cette impression qu’il est légitime de faire grève, mais que je m’interroge sur l’impact de celle-ci, parce que cela fait la cinquième cette année et que finalement rien n’a bougé. Mon collègue me regarda avec un sourire narquois signifiant à quel point il me trouvait naïf dans ma réflexion pour me renvoyer laconiquement : «  C’est justement parce que rien n’a changé qu’il est important de se mobiliser, non ? »

N’ayant pas grand chose à rétorquer à son argument, tant il me semblait pertinent, je dus finalement me retrancher derrière un autre prétexte tout aussi futile : « Oui, mais je fais comment avec mes patients ? J’annule tout ? Encore » ? Face à mon dépit, Alex a pris la peine de me répondre : « Tu crois vraiment qu’un patient pourrait t’en vouloir d’annuler son rendez-vous pour des motifs de grève » ? Oui, clairement, on risque de ne pas comprendre mon geste et de pester contre moi en me traitant de tous les noms parce que je ne fais pas tourner l’économie du pays, que je prends les gens en otage et qu’en plus, comme par hasard, la grève tombe en fin de semaine alors qu’il fait 25 degrés…

Plus sérieusement, dans le secteur non marchand, il est difficile de faire grève, tant les enjeux sont importants, tant la plupart des professionnels se sentent investis d’une responsabilité envers leurs patients. On peut dès lors se poser la question : si des gens qui peuvent aussi facilement se sentir coupable, arrivent néanmoins à trainer leur carcasse pour fouler les pavés tout en se disant que ça ne servira peut-être pas à grand chose, peut-on dès lors envisager que l’enjeu de la négociation est vital et que ces gens sont vraiment désespérés ?

Vous me direz, chacun sa manière de faire grève et de montrer son mécontentement face à une situation qui n’est ni plus ni moins que déplorable. Face à ce dilemme, je dois vous le confesser, j’ai choisi de culpabiliser et d’à nouveau annuler toutes mes consultations. J’ai donc fait face aux quolibets de mes patients, de certains de mes collègues qui ne se sentent pas réellement concernés, de mes amis qui vont me traiter à la fois de syndicaliste, d’utopiste, de fainéant, de gauchiste, de tire-au-flanc… Les pauvres, s’ils savaient qu’en plus, je fais cela pour eux…

En conclusion, cette semaine, je suis parti en grève, il a fait très beau et je me suis senti terriblement coupable. Le pire, c’est que je n’ai pas l’impression que l’on ait avancé d’un poil dans toutes ces négociations… Vous me direz certainement qu’il s’agit de beaucoup de bruit pour rien ? Vous avez raison et je le déplore sincèrement…

T. Persons

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