Chronique d’un psy : une histoire de papier…

Chronique d'un psy : une histoire de papier...

A l’heure où le numérique rend le papier obsolète, je m’intéresse à la notion de prise de notes chez les psychologues cliniciens.

Cette semaine, alors que Bruxelles étouffe dans la chaleur lancinante d’un été qui arrive beaucoup trop tôt, de mon côté, j’ai nerveusement refroidi, affalé dans le fauteuil aseptisé de ma cage à poule climatisée, maudissant le parc à 200 mètres de mon cabinet qui me criait amoureusement de venir y souiller mes tongs. Qu’on se le dise, le soleil est l’ennemi de celui qui ne peut en profiter pleinement. Irrité au possible, il m’en fallait peu pour sortir de mes gonds mais comme, malheureusement, mon regard neutre bienveillant peut masquer la plupart de mes émotions, ma troisième patiente du lundi après-midi en a fait les frais à ses dépens.

« Mon ancien psy, il prenait des notes, lui » m’a renvoyé Madame Bidule, avec un air sous-entendant que de mon côté, je n’en prenais pas du tout. Etonné, je lui renvoyai que pour ma part, j’étais plus à l’aise en écoutant pleinement le drame qui s’est joué cette semaine dans sa vie plutôt que d’écrire mes impressions quant à ses crises d’angoisses répétées. N’étant pas forcément convaincue de ma réponse, je dus me justifier et face à ce regard qui n’en finissait pas d’être sceptique, je le confesse, j’ai légèrement craqué.

« Non, Madame Bidule, je n’écris que très peu sur du papier, parce que je fais partie de cette génération qui estime que les arbres, c’est sacré. J’entends bien que suffisamment de mes collègues se rendent coupables de ce genre de pratique et ça les regarde, mais cela ne justifie pas la raison pour laquelle je devrais gaspiller les ressources de notre planète. » Devant son air nerveux, prête à dégainer le quatrième Xanax de la journée, elle me dit énergiquement : « Ça veut dire que vous retenez tout, par cœur » ? A nouveau, par temps brumeux, j’aurais poliment souri et renvoyé qu’à défaut d’avoir une excellente mémoire, j’ai un ordinateur très performant qui me libère de toute information à intégrer et que je l’utilise à la fin de chaque séance. En temps normal, on en serait resté là. Elle m’aurait parlé machinalement de ses multiples soucis et m’aurait, comme à chaque fin de séance, serré la main à m’en démantibuler l’épaule pour me dire au revoir. Malheureusement, par trente degrés, on en oublie vite le sens de la formule…

Tout y est passé : mon avis sur les notes prises au vol et sur le fait qu’il y a une nuance non négligeable entre notes personnelles et dossier du patient. Cette impression qu’à l’heure actuelle, si l’on ne note pas ses hypothèses cliniques devant les yeux moribonds de nos patients, on pourrait être taxé de glandeur. J’ai même poussé ma réflexion jusqu’à ce vague sentiment de faire de la thérapie à l’américaine où il est de bon ton de filmer ses séances pour prouver devant un tribunal que l’on travaille correctement. Enfin, je terminai mon monologue par une digression sur cet horrible changement qui s’opère dans notre société où le simple fait de se poser en face d’autrui sans pour autant faire autre chose que l’écouter, c’est louche.

Je ne vais pas vous mentir, la poignée de main était particulièrement agitée cette semaine et je ne suis pas réellement certain que Madame Bidule ait saisi qu’en dehors de mon côté écolo du dimanche, je ne me suis emporté uniquement parce que j’ai envie de défendre une manière de faire qui me convient, même si, je n’en doute pas un seul instant, elle n’est pas forcément meilleure que d’autres techniques. Après tout, du moment que chacun s’y retrouve, n’est-ce pas cela l’essentiel ?

En conclusion cette semaine, j’ai rajouté dans le dossier de ma patiente qu’il fallait peut-être aller creuser la notion du contrôle. Quant à mes notes personnelles, j’ai clairement indiqué qu’il était urgent pour ma santé mentale d’arrêter de travailler par un temps pareil…

T. Persons

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