« La transmission du savoir en équipe : un jeu de chaises musicales ? »

''La transmission du savoir en équipe : un jeu de chaises musicales ?''

La semaine dernière, les orateurs du congrès Parole d’Enfants questionnaient le thème de la transmission intergénérationnelle. Une dimension qui peut aussi se penser au sein des équipes soignantes, notamment lorsqu’il s’agit de transmettre des savoirs.

Dans le travail social en équipe, la transmission du savoir est une dimension essentielle qui garantit la continuité d’un projet pédagogique cohérent et juste. Au-delà des études qui confèrent au jeune travailleur un socle conforme de connaissances, elle constitue une mécanique nécessaire pour s’affilier au fonctionnement spécifique d’un service. A cet égard, si l’enjeu est de préserver l’identité d’une équipe et de sauvegarder la cohérence du projet pédagogique en place, qu’est-ce qui rend légitime celui qui transmet ? Sa place dans l’institution, sa longue expérience professionnelle, ses études ou la particularité de son histoire personnelle ?

Pour un mouvement circulaire

La question qui se pose est de savoir si l’on peut rêver d’une notion de partage du savoir (en termes de vécu, d’expériences passées), plutôt que d’une transmission « verticale », où les « anciens » apprennent aux « nouveaux ». En référence au modèle exposé par le site Pedagoform, il s’agirait d’une forme « d’Apprentissage par les pairs » (ou horizontal) où l’apprenant modifie son rapport au savoir puisque, d’un modèle de « receveur » il passe à celui de « co-pensant ». En institution sociale, faire reposer l’idée de transmission sur ce modèle, c’est déjà sous-entendre que chacun à la légitimité de transmettre.

Une question indéniable

Lorsqu’on travaille avec l’humain, il est plutôt fréquent de se questionner sur sa propre légitimité («  Ai-je le droit d’être éducateur alors que je n’ai moi-même pas d’enfant ? » « Qui suis-je pour me prétendre thérapeute de cette famille alors que je n’en connais pas tous les codes ? »…). La transmission du savoir ne fait pas l’économie de ce passage obligatoire : comment faire reconnaître sa légitimité à transmettre, notamment lorsqu’on est jeune travailleur ?

Ne pas négliger les places

Les savoirs « techniques », la pensée spécifique d’un modèle pédagogique sont - c’est un fait - plutôt connus des « anciens » qui ont la mission de les partager. Cela n’implique pas pour autant que le nouvel arrivant dans une équipe soit confiné dans un rôle d’apprenant : fort de son expérience précédente dans une autre structure, ou des savoirs théoriques qu’il a tout récemment acquis durant ses études, le « nouveau » a lui aussi de quoi donner ! Dans une logique circulaire (horizontale), chacun amène son lot de connaissances, lesquelles viendront étoffer la richesse du modèle existant.

Transmission et management

Ce n’est pas parce que le partage du savoir est circulaire, qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les fonctions représentées en équipe. La direction d’une institution constitue un groupe (ou une personne) à part entière, lié mais hors du groupe « de terrain ». De ce fait, cette personne peut parfois prendre une position « méta », notamment lorsqu’une situation spécifique (passage à l’acte, crise dans l’équipe…) le justifie. Cette place peut faire vivre au travailleur une impression de transmission verticale (que bien souvent il légitimise). Mais à nouveau, les rapports hiérarchiques entre les travailleurs et la couleur qu’ils donnent à la manière dont le savoir est partagé n’enlèvent rien au caractère précieux de l’échange.

Une place pour chacun, de la légitimité pour tous…

J’ai travaillé quelques années dans une institution de l’Aide à la Jeunesse, reconnue pour la force de son modèle pédagogique, engagé et audacieux. Y faire mes premiers pas aurait pu être l’un des passages les plus compliqués de ma toute jeune carrière. Pourtant, la pensée de l’équipe que j’ai connue n’a rien de linéaire : pour que ça marche, il faut qu’on échange. Pas question que les « nouveaux » restent spectateurs d’un mouvement en cours : le mouvement, il faut qu’ils y participent !

…Et l’institution grandit

Avec le recul, il me semble que ce genre d’équipe est subdivisée en deux socles symboliques et solidaires : les « piliers », et les « vents frais » : les piliers étant ceux qui transmettaient leur savoir du modèle, ses spécificités sur le terrain, et les « vents frais » étant ceux qui amènent leurs idées ou questionnent le projet pédagogique pour le faire évoluer. L’un sans l’autre, l’évolution ou la sauvegarde du modèle est tout simplement impensable.

LT, assistante en psychologie

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