Le Bulletin social : le harcèlement 2.0

Le Bulletin social : le harcèlement 2.0

Au sommaire du bulletin social de la semaine : des émotions fortes, de la technologie nauséabonde, une certaine Mathilde et un appel à ne pas se sentir seul.

Sois sage, ô ma Douleur et tiens-toi plus tranquille . Baudelaire, 1857

J’aime ma boulangère. Il faut le dire, elle me le rend bien car, à défaut de me vendre un véritable pain d’antan à la farine d’épeautre bio, celle-ci illumine mes matinées par ses maximes qui engendrent chez moi un élan de ruminations régressives et nostalgiques. La pensée du jour ? « Mon bon Monsieur, prenez le temps quand il vient, car il s’en ira plus vite que vous ne le croyez ! » De prime abord, j’avais envie de soulever le paradoxe de me dire de ne pas me presser alors qu’une logique mercantile la poussait à faire résonner d’une manière décadente du Frank Sinatra louant Noël au mois d’octobre dans son magasin, mais je n’en fis rien. A la place, j’ai préféré noyer mes angoisses de mort face à un présent de plus en plus obscur en me tournant résolument vers un passé réconfortant…

Vous allez me dire, c’est quoi mon problème cette semaine ? Honnêtement, c’est un mélange de colère, d’impuissance et de dégoût. Par rapport à quoi ? J’ai le sentiment profond de m’être fait avoir par tout et n’importe quoi : par l’inertie du temps, les engagements politiques et les promesses d’une technologie de plus en plus infâme et inhumaine. Il y a en moi un sentiment de trahison. Je me souviens, adolescent, j’y croyais réellement : Nokia, connecting people… On était fier, paradant avec notre gsm tuné à la coque bon marché. Il était lourd, mais qu’est-ce qu’il était pratique ! Finie l’attente face au téléphone familial parce que votre grand frère faisait une recherche sur internet, il suffisait de pianoter langoureusement sur ce clavier inconfortable pour faire passer un message.

En plus, il était rassurant mon 3310, en plein siècle pédophile, mes parents avaient l’illusion que cet accessoire me permettait d’être joignable et de joindre en permanence, telle une balise GPS collée à mes fesses. Puis surtout, c’était un ami sincère mon téléphone. Partenaire de mes premiers émois amoureux réciproques, plus que de discuter avec Mathilde « à pas d’heure » dans mon lit par messages courts, initiant les prémisses d’une plume romantique, j’avais le sentiment à travers cette lumière blafarde que me renvoyait mon écran que c’était à mon GSM que je déclarais ma flamme et que grâce à lui, je ne serais plus jamais seul.

Bref, en lisant la presse cette semaine, je suis resté sans voix. A l’heure actuelle, votre téléphone n’est plus votre ami, surtout si vous êtes un enfant. Le harcèlement… Qu’on se le dise, cela a toujours existé et cela a toujours été cruel pour ceux qui subissaient le courroux du crétin au sourire parfait qui avait besoin de vous égratigner pour exister, même s’il n’était pas plus haut que trois pommes. Le problème, c’est qu’à l’heure actuelle, le même crétin peut s’inviter dans votre intimité, vous renvoyer des horreurs de manière anonyme à 3h du matin et ce, de manière illimitée…

La larme à l’œil, je vous avoue que je ne sais que dire face à un parent qui me demande ce qu’il doit faire. Je lui conseillerais bien de retirer cet objet de malheur, tout en repensant à toute l’utilité qu’un smartphone pourrait représenter pour un enfant, en termes pratiques, en termes de sécurité … Ou alors, je serais tenté de lui renvoyer de vérifier sans cesse le contenu de ce téléphone, tout en sachant qu’à l’heure actuelle, on ne peut plus tout contrôler et que l’adolescent en moi enrage à l’idée qu’un téléphone ne soit plus un objet intime et personnel où il pourra vagabonder à ses émois, ses joies et ses déceptions. Finalement, il reste une option, celle de la lâcheté, de se dire que l’on vit une époque nauséabonde où les enfants font des dépressions, sont soumis à la pression du tout, tout de suite, en illimité.

Donc, je n’ai malheureusement pas de réponse à vous vendre. A peine pourrais-je partager mes émotions avec vous, mais surtout, j’ai envie de m’adresser aux principaux intéressés. Toi, petit être qui a l’impression d’être insignifiant, réduit en esclavage par un appareil qui n’est pas fichu de tenir plus d’une journée sans être alimenté en électricité : tiens bon. Parle, exprime ce que tu ressens, écris-le, défoule-toi ! Le monde est profondément injuste et ça me fend le cœur de te le renvoyer, mais tu n’es pas tout seul, il y aura toujours quelqu’un quelque part qui ne demande qu’à t’écouter et qui surtout tient profondément à toi.

T. Persons

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