La banalisation des discours qui tuent

La banalisation des discours qui tuent

Certains discours politiques ne servent plus à endiguer la haine mais à la provoquer tout en dissimulant la violence par une novlangue. Celle-ci répond à cette exigence de réduire la complexité du monde en l’objectivant, mais aussi en banalisant et neutralisant la parole par des messages qui visent à « solutionner » par des voies antidémocratiques les questions humaines. Il existe « des discours qui tuent », thème qui sera celui du forum européen du 1er décembre organisé par le mouvement ZADIG, Geert Hoornaert nous introduit à leur banalisation.

Une Internationale transatlantique de la xénophobie est en train de s’installer. Le langage qu’elle parle est simple, ses formules se résument à une pédagogie de la haine. Il y a nous, et il y a eux ; il y a ici, et il y a ailleurs ; il y a dedans, et il y a dehors ; il y a les amis, et puis des ennemis ; ceux qu’on connait, et les étrangers. En prétendant ne décrire dans ces mots que les données les plus immédiates de l’expérience, elle prétend ne pas parler : elle ne fait que traduire l’ordre imminent des choses, qui prescrivent, à leur tour, une inexorable politique.

La parole politique, qui a toujours eu, comme toute parole, la fonction de détourner l’atteinte physique, a aujourd’hui des conséquences très directes sur les corps de milliers de personnes. C’est que certains discours servent non pas à détourner, mais à provoquer cette violence, tout en la masquant. L’euphémisation est de retour, comme tous les autres pervertissements des langues que les deux totalitarismes du XXème siècle ont utilisés. On n’expose pas notre prochain à la mort, mais on gère les flux migratoires. On gère sous contrainte de la dure “Nécessité”. Ainsi, les choix et les décisions sont présentés comme des fatalités ; l’ordre des choses impose, et les politiques ne sont que les interprètes fidèles de cet ordre. Si la fatale nécessité dicte le politique, la circulation libre de la parole, âme de la démocratie, n’a plus de raison d’être. La politique n’a alors plus qu’une tâche à accomplir : promouvoir le consensus ; solidifier le sens commun ; traduire les nécessités du moment au peuple ; se soumettre à la “force majeure”. Le “parler” politique s’efforce alors d’effacer le point d’où il parle. Ce point est lié à ce que Freud identifiait comme un réel matériel de chaque sujet humain : chaque individu, notait-il dans son Malaise dans la Civilisation, est habité par un désir de dominer l’autre, de le soumettre, le tuer, le violer. C’est à partir de ce point-là que chacun aura à se positionner, et de construire sa façon de détourner ces pulsions destructives des chemins de la réalisation. C’est là qu’une tâche intrapsychique rejoint les grands enjeux d’une civilisation. Mais l’écart entre pulsions et civilisation est mince, et il n’y a finalement que les mots qui le maintiennent ouvert. Ces derniers importent, et pas qu’un peu : leurs effets dépassent largement la transmission des messages auxquels les “communication theories” veulent les réduire. L’histoire démontre qu’ils sont parfaitement capables de libérer le pire, en le justifiant du Bien.

Orwell notait en 1940 que, si le délire hitlérien a pu se réaliser en politique, c’est d’abord grâce au financement par l’industrie lourde, mais aussi parce qu’Hitler a parlé. Il a parlé beaucoup, jusqu’à créer avec ses mots un incroyable mouvement de masse.

Aujourd’hui, des ennemis de la civilisation occupent à nouveaux le haut de la tribune, et tonitruent leurs “solutions” invariablement irrespirables et persécutrices. Ils tiennent à faire croire que dans ce qu’ils disent, ils n’y sont pour rien. Ils ne font que fidèlement traduire les nécessités du moment imposées par l’ordre contraignant. C’est la novlangue d’aujourd’hui. Celle qui parle, comme J.-Cl. Milner l’a démontré dans La politique des choses, avec les mots d’un seul paradigme : problème-solution . Immigration, insécurité, montée de violences, perte de repères ; chaque défi auquel les savoirs classiques ne répondent plus est retraduit en “problème”, lequel doit générer une “solution” dont l’idéal serait qu’elle soit définitive. Ce paradigme relève plus d’une technique de gestion des corps que d’une politique d’êtres parlants. C’est dans et par ce paradigme que la forme up to date d’une banalisation du mal s’abrite et se répand.

Le mal ne se banalise jamais tout seul. Il faut tout un appareil de langage pour cela, qui prépare le terrain en balayant les obstacles comme le développe Victor Klemperer dans La langue du troisième Reich. Nul besoin d’un Chef ; il suffit de faire croire qu’à la place de nos choix, c’est la Nécessité qui parle. Cette Nécessité ne parle pas d’êtres humains, mais de choses.

Ce style oral est devenu omniprésent. On gomme la fonction de la parole et on détruit le champ du langage, pour n’y semer que des messages – neutres, banales, féroces. Ce style est par exemple à l’oeuvre dans les hôpitaux psychiatriques belges dans lesquels, au nom des droits du patient, on l’informe, en toute “neutralité”, qu’une procédure d’euthanasie pour “souffrance psychique insupportable” existe. Une info dont le patient sera libre de faire ce qu’il veut, à condition qu’il s’abstient d’y voir une suggestion.

Cette novlangue informationnelle est en train de recouvrir tout le spectre des affaires humaines : objectivation de l’intime ; évaluation au travail ; intrusion étatique dans les psychothérapies ; chosification de la sphère publique ; ségrégation de l’étranger ; etc. Les discours sur les vagues d’immigration sont ainsi jumelés avec l’injonction de se purifier le soi : les temps exigent que la chose humaine consente au sacrifice de ce que lui est propre. En c’est ainsi qu’en déshumanisant l’autre on arrive à se chosifier soi-même.

N’est-ce pas cette dimension proprement humaine qui est en train de déserter l’Europe ?

G. Hoornaert

Pour plus d’information sur l’évènement, cliquez ici



Commentaires - 1 message
  • Présentation assez mal écrite : fautes d'usage ("tonitruent leur "solution", verbe pourtant intransitif), d'accord ("messages banales" !). Ce qui est un comble lorsqu'on dénonce la novlangue ! C'est d'autant plus drôle que la psychanalyse est sans doute la machine à néologisme et à "jargonisation" la plus efficace qui soit. Le ton catastrophé est risible et j'aimerais vraiment rencontrer ce "on" qui "gomme la fonction de la parole" et "détruit le champ du langage", parce qu'il a l'air extrêmement puissant !

    Loolaka mardi 13 novembre 2018 12:17

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