UNE VIE DE PSY - Épisode IV : un heureux hasard

UNE VIE DE PSY - Épisode IV: un heureux hasard

Questionner le hasard est-il nécessaire à la sauvegarde de sa santé mentale ? Dans ce nouvel épisode, vous découvrirez si T. Persons en fait copieusement les frais…

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Il n’y a pas de malencontreux hasard, je l’ai appris à mes dépens. Généralement quand deux éléments s’emboîtent, c’est qu’il y a une logique derrière. D’une nature analytique, j’aurais dû le voir venir… Un comble pour moi, qui ai toujours attaché beaucoup d’importance aux petits détails, faisant en sorte de mettre mes patients dans des conditions de sécurité et de bien-être suffisamment bonnes. Par exemple, vous l’ignorez certainement, mais je consulte à côté d’une grande société que l’on peut considérer comme un fleuron de l’industrie régionale. Il n’est donc pas rare que plusieurs employés de cette firme passent le pas de ma porte, étant donné qu’en plus de créer des logiciels innovants, elle produit surtout des burnouts. Malgré le fait que mon agenda soit déjà, en temps normal, un réel casse-tête aussi compréhensible qu’un film de David Lynch, j’y mettais du mien pour faire en sorte que jamais deux travailleurs de cet établissement ne puissent se croiser. Si c’était le cas, je faisais en sorte de décaler l’entretien de dix minutes, pour être sûr de ne pas mettre mes patients dans l’embarras de se retrouver face à leur supérieur hiérarchique, les yeux rouges et la morve au nez. De cette manière, en apprenant qu’Anita travaillait dans le même département que Georges, je me suis dit qu’il serait assez judicieux d’éviter de les faire malencontreusement se rencontrer à la sortie de ma salle d’attente… Soit, revenons à Anita.

« Je déteste les suivis où je n’agis pas »

Vous le savez déjà, je n’avais pas vraiment fait mon boulot avec cette dame. Sa demande était vague, j’avais noté qu’elle n’allait pas bien, mais en dehors de ces bribes d’informations, je n’avais pas grand-chose pour préparer mes entretiens avec elle. Je ne sais pas ce que cette patiente venait chercher chez moi pour provoquer un tel désintérêt… J’y ai réfléchi… Peut-être était-ce quelque chose de plus reptilien, comme si mon corps essayait de me protéger d’un quelconque danger ? Il faut dire, il y avait un détail particulièrement pénible dans nos rencontres : sa voix. Pour être précis, Anita avait une tessiture semblable à l’enfant hypothétique que Kate Bush aurait pu avoir avec Roger Hodgson, s’il avait passé sa gestation dans le larynx d’une chanteuse québécoise. Il m’était donc pénible de me concentrer sur les sons qu’émettait sa bouche. Bien que, dans ma subjectivité, je trouvais Anita assez jolie, celle-ci me paraissait assez complexée face à son corps, son intellect. Je ressentais ce besoin de perfection chez elle, de toujours faire mieux afin de plaire à son compagnon. Elle semblait heureuse dans son couple…

Lorsque je la confrontais au paradoxe du perfectionnisme, elle souriait calmement en disant que sa souffrance ne résidait pas dans son fonctionnement. Elle semblait si résolue, si motivée… Cela faisait la troisième fois que je la voyais et je n’arrivais toujours pas à élaborer un quelconque plan thérapeutique dans ma tête, ce qui m’embêtait profondément. C’est un peu comme si Anita venait me voir sans raison, juste pour vider un trop plein émotionnel. Qu’on se le dise, je suis mon propre patron. En tant que psychologue, j’aime bien être utile aux gens. En qualité d’indépendant, il faut que je mange décemment. Je déteste les suivis où je n’agis pas, mais si un patient veut venir me voir pour parler sans discontinuer durant cinquante minutes, laisser ses poubelles émotionnelles dans mon bureau et repartir sans avoir pris conscience de quoi que ce soit, je le laisse faire, j’encaisse mon argent et je me dis que, malgré tout, même si j’ai l’impression d’être un piètre psychologue, il faut bien vivre. Puis, en plus de la voix de crécelle de ma patiente qui rendait son discours inaudible pour les oreilles humaines, mon attention était déjà à l’heure d’été, préparant mon entretien avec Marthe. J’avais cogité sur la manière de l’informer que son mari venait également me consulter. Je repensais à Yves. D’abord être sûr des faits. Il fallait que je trouve une raison crédible pour avoir son adresse. À nouveau, vous me direz que c’est une curieuse coïncidence mais, moi qui à l’accoutumée suis si rigoureux dans la collecte des données de mes patients, il fallait bien évidement que le seul dossier incomplet soit celui de Marthe. Après tout, il me suffisait de prétexter vouloir mettre mes fichiers à jour et lui demander son adresse. Si elle concordait avec celle de Georges, j’aurais ma réponse…

Je ne suis pas du genre à tourner autour du pot, à peine eut-elle collé son postérieur sur mon fauteuil en design suédois, que j’étais déjà à l’attaque. Marthe confirma mes soupçons, l’adresse était la même. J’étais fixé. J’avais mentalement imprimé la marche à suivre de mon superviseur et lui demanda de but en blanc si son mari savait qu’elle venait me consulter. Encore une fois, il n’y a pas de hasard… Elle éclata en sanglot. Elle me dit énergiquement qu’il était hors de question qu’il le sache. C’était son moment à elle. J’étais touché. Embêté, certes. J’avais beau refaire mon entretien avec Yves, on n’avait pas pensé à ce cas de figure. Puis, l’entretien pris une autre tournure. Elle m’avoua la raison de sa colère : elle en était persuadée, Georges la trompait…

T. Persons

[Du même auteur]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision



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