UNE VIE DE PSY - Épisode V : le nouveau venu

UNE VIE DE PSY - Épisode V : le nouveau venu

Un nouvel épisode de la vie trépidante de T. Persons où il est question de surprise, de tromperie et de faux semblants...

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Je venais donc d’apprendre de la bouche de ma patiente qu’elle avait des fortes suspicions sur son mari. Elle en était quasi persuadée, Georges la trompait. J’avais encaissé l’information sans montrer aucune émotion, étant aussi habile en gestion émotionnelle que DiCaprio lorsqu’il apprend que l’Oscar lui est encore passé sous le nez. À vrai dire, j’ai l’expérience de mon côté lorsqu’il s’agit de cacher mes affects. Pourtant, à l’intérieur, c’était un peu comme si une partie de mon propre cœur s’était cassée. J’admirais Marthe et le fait de la voir souffrir m’était insupportable. Je vous mentirais si je vous disais que je réagissais de la sorte pour tous mes patients… Je sais que je suis de nature à éprouver intensément les émotions, même si je n’en fais pas étalage et il m’arrive d’être profondément touché par certains discours, comme si j’étais en symbiose avec les émotions qu’on me renvoie. Dans ce cas de figure, c’était différent. En étant infidèle à Marthe, Georges m’avait également un peu trompé. J’étais en colère contre lui, comme si, moi aussi, je faisais partie de leur couple.

Soit, en arrivant à la maison, j’étais de mauvaise humeur. Je ressassais les différentes informations que Marthe m’avaient fournies. Les cachoteries, les appels tard le soir, les odeurs subtiles de parfum féminin imprégnées sur sa chemise. Je me demandais : pourquoi Georges agissait-il de la sorte ? Il avait une femme belle, vive d’esprit, cultivée et tellement agréable à vivre, que je ne comprenais pas ses agissements. Vous me trouvez certainement naïf, et vous avez bien raison… À l’époque, j’étais persuadé que lorsqu’on était heureux dans son couple, aucun nuage ne pouvait se pointer à l’horizon… Je vous l’ai déjà expliqué, avec Marion, mon épouse, le ciel était clairement couvert mais, malgré tout, l’idée de la trahir m’était réellement inconcevable. J’en étais presque réduit à attendre qu’elle me trompe pour faire le constat qu’on n’avait plus rien à faire ensemble. Que voulez-vous que je vous dise… L’homme est d’une lâcheté effarante et sur une échelle du stéréotype de genre, je suis clairement son étendard.

« Je laisse aller mes émotions jusqu’à atteindre la crise de nerf »

Ce soir-là, en croisant le regard de Marion, j’ai tout de suite senti que quelque chose avait changé. Elle avait cet air solennel et grave, typique d’un président américain qui annonce la fin du monde dans un film de Michael Bay. On imagine souvent qu’un psy, ça analyse tout, ça comprend vite et ça anticipe les difficultés. Sachez-le, pour moi, c’est complètement faux. De prime abord, j’avais pensé à un mort. Il était vraiment fort peu probable qu’un proche décède, vu que dans notre famille, l’angoisse de mort est un blason qui nous tient à l’écart de toute forme de risque ou de danger. Pour ainsi dire, la seule raison que je m’imaginais était qu’on venait réellement d’annoncer qu’un astéroïde allait frapper la terre. Il n’en était rien. Puis, vous savez, je suis un être humain. Quand il s’agit de mettre un sens sur ce qui m’arrive, je ne vais généralement pas chercher très loin. C’est peut-être ça qui m’a amené à imaginer cette théorie assez prévisible : avant qu’elle n’ouvre la bouche, je sentais qu’elle allait me dire qu’elle me trompait. Je préparais calmement mes répliques. J’imaginais déjà le scandale que j’allais lui faire. En plus de Georges, toi aussi ? À moitié en colère, à moitié libéré, mais profondément blessé dans mon orgueil de mâle cocufié.

Pour être franc, j’ai beau avoir deux master, dix ans d’expérience derrière moi et une empathie aussi développée que les mollets d’un cycliste dopé, quand il s’agit de Marion, j’ai tendance à perdre toute qualité qui m’est propre. Aucune clairvoyance, aucune compréhension, je laisse aller mes émotions jusqu’à atteindre la crise de nerf. Bref, j’ai tendance à agir comme un con. J’aurais pu prendre le temps de m’asseoir, de lui demander de me rejoindre et de lui faire savoir que j’avais l’impression que quelque chose la tourmentait. Au lieu de ça, j’ai fait un commentaire sarcastique sur sa prise de poids. J’ai ouvert le frigo. J’ai attendu deux minutes, perdu, à la recherche de ce qui pourrait m’aider avant de comprendre qu’aucun outil me permettant de gérer cette situation ne pouvait se glisser entre les tomates et les poireaux. J’ai refermé la porte. J’ai soufflé très fort pour montrer ma frustration et je suis sorti de la pièce, sans lui accorder un regard.

Pourquoi agir de la sorte ? Je n’en ai aucune idée. Peut-être de la colère, de la tristesse et de la frustration. J’étais persuadé qu’elle allait m’annoncer la fin de notre couple. Je voyais déjà toutes les difficultés que cela engendrerait. On allait devoir tout se partager, la maison, les meubles, les amis… J’étais déjà loin dans mes réflexions, seul, assis dans mon canapé, tourmenté. Je n’ai donc pas directement vu cet étrange objet blanc, semblable à un thermomètre sans valeur où on aurait grossièrement dessiné deux lignes rouges et qui me renvoyait, comme souvent, que j’étais complètement à côté de la plaque.

T. Persons

[Du même auteur]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard



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