Visite à domicile : le malaise

Visite à domicile : le malaise

La visite à domicile fait partie intégrante du travail social. Techniquement, le but est de s’assurer qu’une personne vit conformément à la dignité humaine. Mais dans certains cas, il s’agit de contrôle pur. Entre ces deux conceptions, la frontière est mince.

« Ça y’est, vous avez votre permis de chasse aux pauvres ! » Voici ce qu’un professeur sarcastique nous a lancé, à mes camarades et moi-même, le jour de notre remise de diplômes d’assistants sociaux. Il étayait son propos de phrases telles que « n’oubliez surtout pas de vérifier le nombre de brosses à dents dans la salle de bain ! ». Il s’agissait bien sûr d’ironie et tout le monde riait, mais chacun sait que le propre de l’humour noir est d’établir ses bases sur de bien navrantes réalités.

De l’aide au contrôle

Depuis plusieurs années, un climat d’efficience et de rentabilité pèse sur l’aide sociale. Personne ne sait trop d’où il vient, si ce n’est « d’en haut ». Je m’imagine parfois, interpellant chaque échelon hiérarchique et obtenant des réponses indignées telles que : « C’est pas moi c’est le Président ! » ; « Non, c’est la Commune ! » ; « Non, c’est le Fédéral ! » ; « Ah non, c’est l’Europe ! » ; « Et le FMI ! »

Toujours est-il qu’entre le moment où j’ai franchi pour la première fois la porte de mon école sociale et aujourd’hui, les mentalités ont changé, et je ne suis pas très à l’aise avec ça. L’ordre tacite est qu’il faut dénicher les fraudeurs, et surtout les sanctionner. Ce qui est étrange, c’est que la présomption de culpabilité prédomine sur la présomption d’innocence. Maintenant, lorsque je rédige un rapport social, c’est pour défendre au mieux les intérêts de la personne, justificatifs à l’appui. Si la personne ne me donne pas accès auxdits justificatifs, ce sera à ses dépens.

Le rapport de visite à domicile est l’une de ces pièces justificatives. Lors de la visite, je peux chercher à m’assurer que la personne n’a pas un propriétaire marchand de sommeil. Mais je peux aussi l’interroger sur la provenance de sa console de jeu dernier cri ainsi que de son téléviseur 4k.

Divergence d’opinion

Ce que j’aime dans mon métier, c’est pouvoir jongler avec notre législation (qui, elle au moins, est riche) ; trouver les subtilités qui me permettront d’apporter le meilleur soutien possible à une personne en détresse sociale. Or en instrumentalisant la visite à domicile « à charge », on adopte exactement la logique inverse : trouver ce qui cloche dans la situation de la personne pour ne surtout pas avoir à lui venir en aide.

Vous devinerez aisément qu’après le PIIS obligatoire et l’éventuelle levée du secret professionnel, la visite-contrôle a le vent en poupe : les enquêtes sociales sont de plus en plus poussées. Je peux même me dédouaner du dépassement de la limite des 30 jours légaux pour statuer sur une demande, en proposant une prolongation dudit délai pour mener une enquête approfondie.

La tendance du contrôle

Il y a bien une justification toute préparée pour expliquer cette tendance : en ces temps d’austérité, il faut préserver nos moyens pour aider ceux qui en ont réellement besoin. C’est un souci d’équité. Je devrais donc expliquer aux gens que, par équité, je les soupçonne par défaut de fraude sociale et que leur dossier mettra peut-être plus de trente jours à être traité.

Mais voilà, il y a un problème. Moi, ce que je voulais faire, quand j’ai poussé la porte de cette fameuse école sociale, c’était devenir assistant social. Surtout pas policier. Je n’ai rien contre la police, mais c’est un tout autre métier, qui ne m’attire pas particulièrement. Je n’ai ni les compétences, ni la formation pour l’exercer.

J’ai un autre tracas. Je sens que l’on glisse doucement mais sûrement vers la pénalisation de la pauvreté. Cela me pose un problème, non pas d’équité, mais d’éthique.

M.A.

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