UNE VIE DE PSY - Épisode I : la nouvelle demande

UNE VIE DE PSY - Épisode I: la nouvelle demande

La vie de T. Persons est bien compliquée… Plus qu’une thérapie, dans cette série littéraire, il se confie sans concession sur ses dernières élucubrations…

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Il y a certainement un fond de vérité dans l’expression : les cordonniers sont souvent les plus mal chaussés. Qu’on se le dise, j’ai toujours eu du mal à prendre de la hauteur. Cette fichue distance qui vous permet d’accepter l’état des choses quand la réalité de la vie vient vigoureusement vous toucher sans que l’on puisse s’y attendre, tel un vulgaire portique de métro. Il faut dire, le café qu’on me servait n’y aidait pas. Quand la promesse d’une boisson réconfortante laisse place à la déception immuable d’un tord-boyaux tiédasse, surcaféiné, délivré dans un pseudo gobelet en plastique brun foncé, il est difficile de prendre du recul. Puis, d’une manière générale, le cadre n’était pas forcément propice au calme et à l’introspection : le sordide commissariat de mon quartier. Vous me direz, qu’est-ce qu’un psy vient faire dans un tel endroit à deux heures du matin ? C’est une longue histoire que je m’apprête à vous conter et pour être complet, il faudrait que je commence par vous parler de Georges.

La première fois que je l’ai vu, je vous le confesse, je n’ai pas d’emblée compris ce qu’il venait faire dans mon cabinet, vissé au fauteuil en face du mien. Il me donnait des tas d’informations sur lui qui, a priori, devaient m’illustrer les raisons de sa venue. Or, j’avais beau assembler les pièces du puzzle, je n’y comprenais rien. Il avait ce débit de paroles que l’on retrouve chez certains patients logorrhéiques mais qui s’éloignait du flottement d’une ligne mélodique et énergique d’un concerto pour violon de Mendelssohn pour se rapprocher grossièrement de la pure et simple diarrhée verbale. N’allez pas croire que j’avais de l’antipathie pour Georges. Au contraire, il m’était familier, comme si d’une manière ou d’une autre, je l’avais déjà rencontré. Par contre, il m’était impossible de replacer le contexte. Un véritable trou noir. Bref, il était là, à déblatérer contre son quotidien au rythme de mes relances et de mes demandes de précision quand soudain, perdue au beau milieu d’un tourbillon de pensées, une demande claire : Georges voulait qu’on l’aide à en finir avec le tabac.

Tel un pêcheur fier d’avoir flairé une prise vivante et comestible aux abords d’un canal fluvial, je me lançai avec véhémence sur son objectif. La totale : des diagrammes sur l’addiction à la nicotine au fonctionnement de la cigarette, je lui donnai des informations complètes. Le pauvre, il n’eut pas l’occasion d’en placer une. Soit, j’imagine déjà les plus subtils d’entre vous esquisser un petit rictus en coin en vous demandant si, de fait, ça ne pose pas de problème à un psy de devoir toujours tout contrôler, tout maîtriser ? Touché ! Je le confesse, Georges venait chercher en moi quelque chose de l’ordre de l’angoisse massive que seul un cocktail d’anxiolytique et de vodka pourrait passablement apaiser. Bref, j’étais déjà tout retourné, mais l’idée d’entrevoir un sevrage tabagique m’avait remis sur les rails. Puis surtout, l’idée d’élaborer un plan de traitement clair avec Georges me calmait considérablement.

"On vivait comme des rails de tram"

A vrai dire, c’est également ce jour-là que j’ai fait la connaissance d’Anita. Vous m’excuserez d’être moins précis, mais de notre première rencontre, je n’ai qu’une impression sommaire. Il faut dire, la journée avait été intensément longue et je me suis déjà dit plein de fois que glisser un nouveau patient à la fin d’une journée de consultation, c’est se tirer une balle dans le pied, mais pourtant, chaque fois, je récidive. Bref, en regardant mes notes personnelles, j’ai rougi. Il y était noté mot pour mot : « ne va pas bien ». J’avais surligné trois fois le « pas bien », pour insister sur le fait qu’il semblait y avoir de la détresse chez cette dame. Non, en fait, si je dois être honnête, j’ai sûrement surligné ces termes parce que je ne savais pas quoi noter d’autre. Pourtant, si j’avais été plus attentif, j’aurais certainement cerné beaucoup plus rapidement le souci d’Anita…

Deux nouvelles demandes en un jour… Vous devez vous dire qu’il en a de la chance ce psy. Son cabinet doit être plein à craquer. En fait, non. C’était exceptionnel. Tellement rare, que je suis passé complètement à côté de mes patients. Il faut dire, j’avais mes soucis, mes angoisses, l’envie de tellement bien faire et surtout cette fichue pression de devoir être à la hauteur. Puis, il y avait Marion, ma femme… Je peux vous le dire, à vous, j’ai tellement toujours voulu être un bon compagnon qu’il est fort probable que j’en sois devenu un plus que médiocre. Je l’aimais évidemment, mais j’avais le sentiment qu’on vivait comme des rails de tram. On regardait dans la même direction mais jamais, ô grand jamais, on ne se croisait. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, on communiquait énormément, mais à nouveau, j’étais tellement centré sur elle, que j’avais tendance à m’oublier. Je peux vous le dire sincèrement, je me sens coupable. Tiens, voilà que les larmes arrivent… Soit, changeons de sujet.

Posons le cadre. Je déteste parler de moi, mais je sens bien qu’avec vous, je ne vais pas pouvoir me défiler. Il va falloir que je mette des mots sur ce qui se passe. Mes attentes ? Comprendre dans quel foutoir je me suis fourré et éventuellement en tirer des pistes pour le futur. J’ai l’impression d’avoir perdu pied à un moment donné, mais à l’heure actuelle, j’ai du mal à saisir pourquoi et comment. Je vous intrigue ? C’est marrant, c’était également le cas de mon dernier superviseur. Le pauvre… Si j’avais pu anticiper ce qui allait lui arriver… Bref, vous l’aurez compris, j’ai des tas de choses à vous dire. On se dit quoi ? La semaine prochaine ? Même jour ? Même heure ?

T. Persons



Commentaires - 2 messages
  • c'est chouette un psy qui parle, sans se cacher derrière les concepts... ça doit faire du bien non? A lui, à ses visiteurs bavards...
    Je suis impatiente de lire la suite

    Cordialement,

    Emmanuelle

    Emma47 lundi 25 mars 2019 10:43
  • Ah, si mon psy pouvait faire comme vous...
    Comme j'aimerais connaître ses pensées et voir ses notes perso...sur nos séances, bien sûr mais aussi des anecdotes sur celles des autres patients et son auto- analyse sur sa vie privée...Ses contre-transferts à lui ... Ses séances de supervision... Le rêve de tous les patients, non ?

    atalia vendredi 5 avril 2019 10:46

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