Harcèlement au travail : de la responsabilité des tiers

Harcèlement au travail : de la responsabilité des tiers

Prouver le harcèlement au travail n’est jamais aisé. Pourtant, la plupart du temps, les témoins existent. Peuvent-ils jouer un rôle actif pour soutenir la victime ? C’est l’hypothèse défendue par la psychologue Emeline Lucas.


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En mai dernier, Emeline Lucas a été nominée aux Hera awards (Higher Education & Research Awards for Future Generations) 2015, pour son mémoire* dans lequel elle étudie la dynamique de groupe comme soutien potentiel aux victimes de harcèlement moral, en entreprise. Son atout : les pistes de réflexions qui s’en dégagent pour passer à l’action.

Tous ensemble !

L’enquête entreprise par la psychologue épingle que le groupe peut être d’un grand soutien pour passer à l’action. « Nous avions dans la situation décrite par les témoins qui ont évoqué ce point, de nombreux observateurs, et donc les conditions pour une dilution de responsabilité. Mais l’effet inverse s’est produit. D’autres auteurs (Levine & Cassidy, 2010) estiment que l’identification sociale à un groupe est capital dans l’intention d’intervenir, surtout si la victime est considérée comme appartenant à ce groupe. Un vécu antérieur de harcèlement moral semble aussi pousser les témoins à intervenir, probablement du fait de la facilité d’identification ».

Facteurs d’action et d’inaction

Si le groupe peut jouer un rôle de soutien et intervenir dans le cadre de harcèlement moral au travail, certaines conditions semblent requises. « Notre analyse met en lumière les éléments suivants comme moteurs à l’action pour les témoins de harcèlement moral : le besoin de justice, la solidarité, l’amitié, le fait de ne pas avoir peur de perdre son emploi et le vécu de harcèlement. De même, les éléments suivants semblent agir comme moteurs à l’inaction : la peur financière, la peur pour l’avenir professionnel, la peur des représailles, un esprit de conformité, estimer que le comportement est hors rôle et un sentiment d’auto-efficacité insuffisant ».

Des pistes pour agir

Des pistes de réflexion ont été élaborées dans le cadre de cette étude, pour aboutir sur des recommandations concrètes. Cette partie du mémoire d’Emeline Lucas pourrait être intéressante à exploiter, en vue de soutenir les témoins de harcèlement moral, et par ricochet, les victimes. « Ces propositions ne sont bien évidemment que des pistes de réflexion mais elles pourraient constituer, notamment au travers du premier point, la base d’une politique globale de prévention destinée à encourager et soutenir les comportements pro-sociaux des témoins », explique la psychologue.

Mieux informer

Le premier point à relever est le manque d’informations concrètes. Si le harcèlement est aujourd’hui un concept connu, tant au niveau de ses manifestations que de ses conséquences, les personnes interviewées ont estimé manquer d’information. Un besoin informationnel sur les recours possibles, les instances existantes, les personnes ressources, tant sur le plan médical que juridique, seraient intéressants à mettre en place. « Il est donc capital d’informer l’ensemble des protagonistes, non seulement pour qu’ils puissent aider et orienter au mieux les victimes mais aussi, dans le cas des témoins internes à l’entreprise, pour qu’ils puissent se sentir suffisamment entourés pour se permettre d’intervenir ».

Soutien aux témoins pro-sociaux

L’étude relève aussi qu’il manque un regard bienveillant et avisé de la part de la société sur les comportements pro-sociaux des témoins. « En effet, l’entreprise est souvent, dans un premier temps, un lieu où ce type d’agissement n’est pas toujours bien vu, comme si le laisser-faire et l’absence d’intervention était la norme ». On se retrouve ici dans un cas de figure fort proche de la problématique des lanceurs d’alertes. Ces personnes qui ont accès à des informations privilégiées au sein de leur institution (souvent des instances publiques) et en observent de graves dysfonctionnements. Dénoncer ces faits sans pouvoir bénéficier d’une protection peut freiner leur liberté d’expression et d’action. L’entourage peut aussi jouer un rôle dissuasif, par volonté de protéger un proche et lui éviter des problèmes.

Créer un lieu d’entre-aide

Autre piste invoquée : la création d’un lieu d’entraide aux victimes de harcèlement. Le but : qu’elles puissent y partager leur vécu, ce qui aurait comme fonction de briser la solitude. Mais aussi permettre aux témoins de s’informer et d’obtenir des conseils pour réagir, voire partager des adresses et conseils. Cela pourrait prendre la forme d’un site Internet communautaire où le partage d’expérience répondrait aux besoins énoncés ci-dessus.

Espace de parole

Ce lieu pourrait aussi se concrétiser par la création d’un groupe de parole, éventuellement supervisé par des professionnels tel qu’un psychologue et un médecin. « L’intérêt serait double : à la fois les bénéfices bien connus de l’identification et de la projection dans les groupes de parole, mais aussi celui d’un accès à tous, quels que soient les revenus, ce qui n’est malheureusement encore que rarement le cas pour les consultations psychothérapeutiques. Cet espace supplémentaire de parole pourrait prévoir des séances ouvertes à l’entourage ou aux témoins, pour leur permettre de décharger les difficultés psychiques que le harcèlement engendre aussi chez eux ».

Sandra Evrard

* Mémoire « Le développement de comportements pro-sociaux chez les témoins de harcèlement moral au travail », défendu à la faculté des sciences psychologiques et de l’éducation de l’ULB par Emeline Lucas, aujourd’hui psychologue.



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