"Le non-marchand n’a jamais été évalué à sa juste valeur"

Le non-marchand, tous secteurs confondus, est las. De l’absence d’accord qu’il n’a toujours pas conclu depuis 6 ans avec le monde politique ; ou simplement, las que les acteurs politiques restent aveugles à la réelle plus-value que le secteur apporte quotidiennement à la société.

Le non-marchand est sur la paille. Financièrement et humainement. De moins en moins de moyens, de plus en plus d’économies et une réduction de main d’œuvre, pour un travail identique. Le 24 novembre dernier, le secteur est descendu dans les rues de la capitale pour faire part de son mécontentement aux politiques. Si ses revendications étaient concrètes et se traduisent par des mesures pragmatiques, en toile de fond, un constat s’impose : le monde politique ne reconnait pas à sa juste valeur les bénéfices qu’apporte le monde associatif à la société. Christian Masai, secrétaire fédéral pour le Setca non-marchand, explique.

Les problèmes que rencontre le non-marchand à l’heure actuelle ont-ils toujours existé ?

Oui. Le non-marchand n’est pas la première préoccupation des gouvernements et des politiques, même s’ils s’en défendent. La seule différence, c’est que lorsqu’on est en période de haute conjoncture, on accorde plus d’importance au secteur. Mais en période d’austérité, c’est le premier à en faire les doubles frais : des mesures d’économie, mais en plus les travailleurs prennent sur leurs dos des situations sociales qui se sont dégradées par ailleurs. Prenons la question de la santé mentale dans l’environnement social par exemple : c’est une situation totalement dramatique. Le nombre de burn-out liés aux conditions de travail ne cesse de croitre.

C’est vrai que quand on évoque la pénibilité du travail, on a souvent du mal à ne pas penser qu’au secteur de la santé. Et c’est souvent ce qui est relayé dans la presse…

Oui, mais le souci de la presse parfois et je le dis avec un clin d’oeil, c’est que la presse a la fainéantise du raccourci. Ils veulent aller très vite. Or, le non-marchand c’est parfois complexe et donc c’est plus simple de dire : « Les infirmières sont dans la rue, c’est dur pour elles », point à la ligne. Et voilà, on a résumé le non-marchand. Cependant, il y a autre chose dans le non-marchand : les soins de santé fédéraux représentent seulement 45% du secteur et 55% se retrouvent dans d’autres domaines.

Pouvez-vous donner un exemple ?

En ce qui concerne la mesure de fin de carrière, elle est de nouveau mises à mal depuis quelques années dans la CP319 (Commission Paritaire), donc les maisons d’éducation et d’hébergement. On a mis un autre système de fin de carrière en place, appelé Plan Tandem Old Timer : il permettait à un travailleur de 50 ans de réduire, en utilisant le crédit-temps « mi-temps » (mesure qui a existé jusqu’il y a peu et qui a maintenant été repoussée à 60 ans par le gouvernement Michel) de réduire sa carrière, sans perdre l’équivalent du salaire, puisqu’on mettait en place un mécanisme à partir de la réduction salariale dont bénéficiait l’employeur. Cette masse salariale permettait à la fois de conserver une indemnité complémentaire qui venait s’ajouter à l’indemnité crédit-temps payée par l’ONEM au travailleur (et lui conférait un pouvoir d’achat de 82%). Et on engageait en contrepartie un jeune pour le mi-temps.

L’opération ne coute rien du tout car le jeune coute moins cher en termes de masse salariale et il n’y avait pas de charge de travail supplémentaire. Le travailleur, lui, pouvait souffler en fin de carrière. Le gouvernement a repoussé le dispositif à 60 ans. Cependant, il faut se rendre compte qu’à 60 ans, des éducateurs de terrain qui ont une pénibilité physique et une charge psycho-sociale importantes, il n’y en a plus beaucoup qui sont encore au travail. Ils ne peuvent donc plus profiter de la mesure. Le système a aussi été mis en place pour la CP332 (les milieux d’accueil).

C’est paradoxal ce que vous m’expliquez car avec ce qu’il se passe actuellement à Bruxelles et en Wallonie pour les réformes des aides à l’emploi, on essaye justement d’engager plus de jeunes ?

Tout à fait. Là vous évoquez une autre problématique, qui est le croisement de politiques contradictoires, puisque la politique en matière de fin de carrière relève de la compétence du Fédéral, tandis que la politique en termes d’emploi et d’insertion socio-professionnelle relève de la Région. Vous avez des gouvernements qui suivent des politiques qui viennent se téléscoper.

Je ne suis pas spécialiste du dossier, mais les ACS et les APE jusqu’à présent, étaient des mesures d’emploi structurelles. Actuellement, cependant, on est en train de faire marche arrière par rapport à ça pour revenir à l’esprit initial de ce type de mesures, puisque ces systèmes ont été mis en place au départ parce qu’on s’est dit : « On a une petite crisette qui va durer quelques années, donc on va mettre un système d’impulsion vis à vis de l’emploi ». Mais on a vu ce que ça a donné, puisqu’on est passé à des systèmes pérennes. Aujourd’hui, parce qu’on voit leur coût, on se dit qu’on va faire marche arrière et en faire une politique de l’emploi pur, à durée limitée.

Le problème s’étend donc bien au-delà de vos revendications…

Ah oui, on « s’éloigne », mais tout est évidemment lié dans le non-marchand. Prenons un autre exemple : en Wallonie (je n’ai pas encore le mécanisme précis devant les yeux pour Bruxelles), la politique fédérale est de raccourcir l’hospitalisation d’une part et donc forcément on renvoie vers les régions tout ce qui est la prise en charge au domicile. Pourtant les femmes ne se remettent évidemment pas d’un accouchement plus vite qu’avant. On peut faire la même démonstration pour toute intervention médicale. On met donc à charge des Régions des budgets qui étaient à charge du Fédéral jusqu’ici. On déplace le problème !

Pour le secteur des MRS, qui était au niveau du Fédéral et que vous devez remettre dans l’environnement régional, cela a des conséquences. D’une part, tous les services qui assurent l’accompagnement au domicile qui se disent : « Attendez, comment on fait pour assumer toutes ces missions nouvelles qu’on nous donne » ? Et d’autre part, si vous prenez la question de l’assurance autonomie en Wallonie qui est le nouveau mode de subventionnement de soutien aux personnes, vous allez aussi avoir des bagarres entre les gens de ce secteur. Par exemple, les aides-familiales qui diront que les moyens doivent leur revenir en partie, puisque ce sont elles qui assument les interventions au domicile des personnes. Ajouté à cela le fait que les interventions deviennent de plus en plus larges et le secteur des MRS qui intervient également en disant : « Attendez, il n’y a pas que le domicile, ceux qui doivent être accueillis en résidence, il faut aussi que les moyens de l’assurance autonomie puissent servir au secteur des MRS » ! Tout est lié et tout provoque parfois des compétitions entre les secteurs.

Il y a là tout un travail de la part des politiques à mettre en place, mais également un réel manque de conscience du potentiel du réseau associatif, d’après ce que vous dites ?

Tout à fait. Il est évident d’une part que la valeur économique du non-marchand n’a jamais été évaluée à sa juste mesure par le gouvernement. Très clairement, quand 500 000 personnes travaillent pour un secteur, ils contribuent à l’économie. D’autre part, c’est la même chose pour les structures. Il y a une valeur marchande incontestable. Certains l’ont d’ailleurs bien compris : ils utilisent cette analyse en tant que telle et ajoutent un élément : la valeur sociale du non-marchand, ils en font une valeur économique et commerciale. C’est le cas des MRS en Wallonie qui sont à 50% privées. Mais ces structures touchent évidemment un autre type de population que les personnes lambda. Ce phénomène de commercialisation s’amplifie, mais le pouvoir public ne s’en saisit pas ! Alors qu’il pourrait faire des politiques d’investissement productives.

Et pourquoi ne s’en saisit-il pas, selon vous ?

Le non-marchand, ce n’est pas très « sexy » politiquement. Alors qu’on en aura tous besoin un jour, donc ce n’est pas la bonne attitude à adopter. Il y a aussi une lourdeur de l’appareil de l’état qui fait qu’on ne peut rien faire sans que ça prenne du temps… Mais nous continuerons à manifester pour nous faire entendre !



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