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Quand l’architecture prend soin de vous

02/06/26
Quand l'architecture prend soin de vous

Distribution et aménagement des espaces, choix des couleurs, ouverture sur la nature, accès à la lumière naturelle... : autant d’éléments qui influencent le bien-être et la santé des patients mais aussi de l’ensemble du personnel hospitalier. Dans quelle mesure l’architecture représente-t-elle un levier stratégique pour les institutions médicales ? Décryptage.

« Hospitalier » : un adjectif qui renvoie au milieu médical et à une certaine qualité d’accueil. Ce double sens résume tout l’enjeu de l’architecture hospitalière. Comme l’observe Arabelle Haulotte, architecte au CHU Brugmann : « L’hôpital ne peut plus être seulement envisagé comme un lieu où l’on pratique des actes techniques, on attend également de lui qu’il procure un environnement apaisant aux patients, comme à ceux qui y travaillent et le fréquentent. Or, l’architecture agit directement à ce niveau : elle peut stresser ou tranquilliser, déshumaniser ou soutenir, exclure ou inclure ». Autrement dit la conception architecturale d’un hôpital va avoir un réel impact sur les émotions et les comportements de ses usagers. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ces institutions s’y intéressent de près, en tant qu’adjuvant thérapeutique aux soins médicaux et élément de réponse aux difficultés que connait le secteur.

Lors des Journées de l’Architecture en santé qui se tenaient à Bruxelles, fin mars, le docteur Wissam Bou Sleiman, président de Hospitals, l’Association belge des Hôpitaux, et Directeur général médical du CHU Brugmann, s’est exprimé sur la nécessité de « soigner les lieux pour apaiser les liens ». « Depuis plusieurs années, nous sommes confrontés à une augmentation de la violence verbale et physique envers les soignants », explique-t-il. « Une problématique qui s’inscrit dans un contexte plus large lié au vieillissement et à la diversification de la population, à la pression exercée sur les urgences, à l’évolution des difficultés de santé mentale, à la précarité, à la solitude des patients... Et l’un des leviers stratégiques sur lesquels jouer pour réduire les tensions à l’hôpital, éviter les débordements, améliorer le cadre de travail va être la conception architecturale. Diverses études ont démontré que l’environnement influence la relation entre les soignants et les patients. C’est pourquoi cette dimension devient une priorité pour les hôpitaux. Ou plutôt le redevient... car à l’époque où Victor Horta a conçu Brugmann, la volonté d’en faire un lieu paisible pour tous était bien présente dans son esprit. »

Lire aussi : « On reste toujours infirmière » : à l’aube de la retraite, Flor revient sur 20 ans en soins palliatifs

Rester connecté au vivant

Insuffler de la sérénité à l’hôpital implique, tout d’abord, d’effacer autant que possible l’impression d’enfermement. Comment ? En développant la porosité entre l’intérieur et l’extérieur du bâtiment. « Les études révèlent, en effet, que le design biophilique diminue le stress des patients et des soignants, le risque d’erreurs ou d’infections, la douleur perçue et la durée de séjour en stimulant l’envie de guérison », déclare Arabelle Haulotte, architecte. « À travers une série de connections architecturales, nous allons répondre au besoin inné éprouvé par chaque être humain de se connecter à la nature et au vivant. »

Très concrètement, cela se traduit par une multiplication des baies pour profiter de la lumière naturelle, positive pour le moral, et observer la faune et la flore alentour. « À l’inverse des hôpitaux monobloc construits en hauteur, le site de Brugmann avait été structuré de manière horizontale par Horta autour de pavillons entourés de jardins pour que le personnel hospitalier et les patients conservent la notion du temps — le rythme circadien comme celui des saisons — et restent en contact avec la vie. Perché au huitième étage d’un bâtiment, on perd cet ancrage avec la réalité car on observe le monde à une autre échelle », relève l’architecte.

À Tournai où les travaux de construction et d’aménagement du site unique du CHwapi vont bon train, le déménagement devant se clôturer en 2027, l’intégration de la nature dans l’hôpital a également fait l’objet d’une attention particulière. « Divers végétaux ont été installés au sein de l’institution hospitalière mais également des représentations de la nature car il est scientifiquement prouvé qu’elles agissent elles aussi sur le mieux-être », commente Sandrine Devos, architecte d’intérieur, designer et coloriste. « Dans l’unité gériatrique, une série de photos d’animaux vont être accrochées aux murs de façon à réduire l’anxiété des patients et les aider à se repérer dans le service. Autre exemple : dans le couloir qui mène à la morgue, un vinyle vert au sol et une image de sous-bois tout le long du mur vont sensoriellement préparer et soutenir les personnes qui l’empruntent à ce qui les attend au bout du chemin. »

Concilier esthétique et pratico-pratique

Des illustrations poétiques et des dessins stylisés de la nature vont également être appliqués çà et là dans l’hôpital tournaisien, à des fins ornementales : se frotter à la beauté et à l’art sous toutes ses formes procure des effets bénéfiques pour la santé et améliore la qualité de vie au travail. Idem pour la couleur qui se veut à la fois décorative et fonctionnelle, en renforçant la lisibilité du lieu ! « Son utilisation réfléchie et savamment dosée va permettre de fluidifier la circulation dans les 80.000 mètres carrés que compte l’institution », enchaîne Sandrine Devos, spécialiste de l’aménagement intérieur. « Elle va rythmer l’espace et créer des ambiances profitables à tous. » Une dizaine de bulles colorées, travaillées en 3 dimensions, vont notamment être placées dans des salles d’attente afin de rompre la monotonie et y apporter une touche de légèreté.

« Dans les bureaux de consultation, j’ai appliqué une palette pastel pour diffuser une énergie rassurante, propice à la détente », reprend la spécialiste. « En salle d’opération, à l’exception des techniques, j’ai posé un dégradé de verts sur les murs et le plafond parce que c’est la couleur complémentaire au rouge des plaies, du sang ; ce qui permet aux soignants de moins se fatiguer la vue. C’est aussi une teinte réputée calmante, sans être ramollissante. Elle dynamise et aide à la décision. Pas mal dans un contexte de soins ! »

L’ambition de l’architecture hospitalière ? Répondre efficacement aux besoins des patients, en tenant compte des usages, réflexions et contraintes de toutes les personnes (spécialités médicales et paramédicales, services supports, hygiène, sécurité...) qui gravitent autour. Il s’agit donc de construire des solutions innovantes, alliant esthétique et fonctionnalités pratico-pratiques, avec et au service de tous les intéressés. C’est dans cette optique qu’a été rénovée l’unité de soins palliatifs de Brugmann : l’intention était d’offrir aux personnes en fin de vie un cocon agréable, familier, respectueux de leur intimité et de leur dignité. « Même si les chambres sont équipées à l’identique, nous avons veillé à les différencier (coloris, décors, porte d’entrée...) pour que les patients et leurs accompagnants puissent s’approprier la leur et s’y sentir à l’aise », précise Arabelle Haulotte. Cette unité bénéficie, par ailleurs, de terrasses privatives, d’un jardin et est baignée d’une belle luminosité naturelle. Un plus pour les familles et les équipes soignantes qui ont besoin, elles aussi, d’être soutenues au quotidien par une architecture empathique, centrée sur le vivant !

Coconstruire les solutions

Vu le contexte dans lequel se déploient les hôpitaux (pénurie de main d’œuvre, pénibilité du travail, crise de sens, etc.), les directions ont grandement intérêt à prendre soin de leurs collaborateurs et de leurs conditions de travail. « Au CHwapi, dès le début du projet, l’ensemble du personnel a été impliqué dans la conception du nouvel hôpital afin qu’il soit le mieux adapté possible aux exigences du terrain en termes de confort, d’ergonomie, d’entretien, etc. », se félicite Yves Gyselinck, Directeur adjoint des infrastructures du CHwapi. « Cet input a nourri diverses décisions, comme le fait d’externaliser au maximum les locaux moins indispensables afin de rapprocher les chambres du cœur infirmier et rationaliser ainsi le nombre de pas. Le zonage des chambres a aussi été repensé pour que le personnel puisse y agir avec aisance à 360 degrés autour du patient. »

Chaque centimètre carré, ou presque, est étudié pour favoriser la symbiose entre patients et soignants. Y compris les espaces de repli où il n’y a pas d’échange ! « Les collaborateurs doivent pouvoir se ressourcer à l’abri des regards ou se concentrer loin du tumulte sur l’analyse de résultats médicaux et la prescription d’un traitement », insiste le Directeur adjoint des infrastructures du CHwapi. Ces zones tampon sont essentielles pour gérer le surplus émotionnel. Un constat qui vaut aussi pour les familles... « Prévoir des bureaux dans lesquels le personnel médical et paramédical peut discuter avec les patients en toute confidentialité contribue à prévenir l’anxiété ou l’agressivité, qui découlent bien souvent d’un manque de communication et de compréhension », note Yves Gyselinck.

Lire aussi : Enquête - Et si les hôpitaux "magnétiques" étaient la clé face à la pénurie infirmière ?

Miser sur l’adaptabilité

Dans notre société où les technologies et pratiques mutent à toute vitesse, et où le futur s’avère extrêmement difficile à prédire, il convient d’imaginer des solutions modulables, évolutives, qui autorisent l’agilité et la résilience. « La nouvelle unité de gériatrie du CHwapi abrite 24 lits mais s’il est nécessaire un jour d’augmenter la capacité d’accueil, il suffira d’abattre quelques cloisons légères et de supprimer les espaces accessoires pour monter à 30 lits », illustre Yves Gyselinck. Le défi, dès lors : concevoir des structures qui facilitent — et de manière durable — les transformations. Comme le souligne le docteur Wissam Bou Sleiman : « On construit un hôpital pour de longues années, il faut pouvoir renouveler les unités constamment pour rester aux normes et s’adapter quand on en a l’occasion aux exigences de bien-être, de flexibilité et de fonctionnalité. »

Allison Lefevre
Savoir plus :

Images du CHwapi :

  • Crédit photo : © Sandrine Devos
  • Architecte d’intérieur : Sandrine Devos
  • Architecte : Archipelago

Images du CHU Brugmann :

  • Crédit photo : © CHU Brugmann.



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