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« On reste toujours infirmière » : à l’aube de la retraite, Flor revient sur 20 ans en soins palliatifs

« On reste toujours infirmière » : à l'aube de la retraite, Flor revient sur 20 ans en soins palliatifs

Après 20 ans passés dans l’unité de soins palliatifs de la Clinique Saint-Jean, Flor s’apprête à tourner une page, en partant à la retraite. Cette infirmière au sourire communicatif revient, à l’occasion de la Journée internationale des infirmier·ères, sur une carrière marquée par l’écoute, l’accompagnement et l’humanité. Entre souvenirs bouleversants, évolution du métier et transmission aux plus jeunes, elle raconte un métier qu’elle n’a jamais cessé d’aimer.

Originaire du Pérou, Flor a d’abord appris le métier d’infirmière à des milliers de kilomètres de Bruxelles, avant de poursuivre sa carrière en Belgique. Depuis près de vingt ans, elle accompagne patients et familles au sein du service de soins palliatifs de la Clinique Saint-Jean. À l’approche de la retraite, elle partage au Guide Social les souvenirs, les réflexions et les rencontres qui ont marqué son parcours.

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« Je parlais beaucoup avec les patients. C’était mon caractère »

Guide Social : Flor, qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir infirmière ?

Flor : Peut-être que ça vient de l’exemple de ma mère, qui aidait tout le monde, même des personnes qu’elle ne connaissait pas. J’étais aussi dans un groupe de la paroisse. On visitait des hôpitaux, des hospices, on aidait des enfants à l’école. Quand on allait dans les hôpitaux, on voyait des malades, certains entourés par leur famille, d’autres très seuls. Je pense que c’est là qu’est né mon rêve de devenir infirmière.

Guide Social : Vous avez commencé votre carrière au Pérou. Quels ont été vos premiers pas comme infirmière ?

Flor : Mon premier travail, c’était en néonatologie, avec les bébés. Je me souviens particulièrement d’une maman qui a fait une réaction à la péridurale au moment de l’accouchement. Elle a fait un arrêt respiratoire juste avant la naissance de son bébé. Je me souviens encore de son prénom : Juliette. À ce moment-là, tout le monde était concentré sur le bébé, parce qu’il fallait le sauver. Moi, j’étais près d’elle. Je l’appelais : « Juliette, Juliette, ton bébé est là… » Finalement, elle et son bébé ont été transférés aux soins intensifs et tous les deux ont survécu. Plus tard, elle m’a raconté qu’elle m’entendait au loin quand je lui parlais. Cet épisode m’a énormément marquée. Quand on perd conscience, on ne l’est peut-être jamais totalement.

Guide Social : Vous gardez beaucoup de souvenirs marquants de vos débuts ?

Flor : J’ai des souvenirs très forts dans plusieurs services. Au Pérou, après le diplôme, on passait six mois dans différents services pour découvrir celui qui nous correspondait le mieux. Après la néonatologie, je suis donc passée en médecine. Au fil des services, il y avait un point commun : je parlais beaucoup avec les patients. C’était mon caractère. Bien sûr, je faisais mon travail, mais j’aimais aussi parler d’autre chose avec eux, pas seulement de la maladie ou des opérations.

Du Pérou à la Belgique : un parcours guidé par le soin

Guide Social : Puis votre vie a pris un autre tournant avec votre arrivée en Belgique.

Flor : J’avais plus de 40 ans quand je suis arrivée en Belgique. D’abord, il a fallu apprendre le français et obtenir tous les papiers auprès du ministère. Une fois l’équivalence obtenue, j’ai commencé à travailler dans une maison de repos. Là-bas, on était confrontés à des décès très difficiles, parfois des personnes très seules. En maison de repos, il y a souvent un infirmier par étage, avec des aides-soignantes. Et le week-end, il n’y avait parfois qu’un seul infirmier pour tous les étages. C’est là que j’ai commencé à entendre parler des soins palliatifs, de cet accompagnement. Je me suis alors renseignée sur le sujet. Je suis aussi tombée sur l’histoire de sœur Léontine. À cette période-là, j’étais enceinte et, pendant ma grossesse, j’ai suivi la formation en soins palliatifs.

Guide Social : Qu’est-ce qui vous a attirée dans cette autre manière de soigner ?

Flor : Sans conteste, l’accompagnement de la personne. Et pas seulement du patient : la famille aussi devait être entourée. À cette période-là, quand j’ai terminé mes études en soins palliatifs, ma mère était malade. Elle a été hospitalisée et, après cinq jours aux soins intensifs, elle est décédée d’une maladie cardiaque. Si on m’avait dit plus tôt qu’elle ne pourrait pas guérir, que la maladie était incurable, peut-être que j’aurais pu la garder à la maison pour qu’elle ne reste pas seule.

Guide Social : Finalement, vous sautez le pas et vous rejoignez l’unité de soins palliatifs de Saint-Jean en juillet 2006. Quels souvenirs gardez-vous de vos débuts dans le service ?

Flor : J’ai eu la chance de travailler avec les premières équipes qui avaient lancé les soins palliatifs avec sœur Léontine. J’ai énormément appris à leurs côtés : comment soigner, comment écouter, comment parler aux patients et aux familles. Au début, c’était difficile malgré tout. La fragilité des personnes, les histoires de vie, les décès… tout cela nous touche et fait remonter beaucoup de choses.

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"On se dit : « Et si c’était mon fils, ma fille ? »"

Guide Social : Qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans vos premiers accompagnements au sein du service ?

Flor : Qu’accompagner, ce n’est pas seulement soigner, c’est aussi trouver les mots justes. Je regardais mes collègues et je me demandais : Comment vous faites pour parler aux familles, pour réconforter les gens ? Aujourd’hui, ce sont parfois les plus jeunes collègues qui me posent cette question.

Au début, je me demandais quoi dire, quels mots utiliser. Il faut réussir à se mettre à la place des personnes. Et parfois, les gens sont en colère. Mais ce n’est pas contre vous : c’est contre la maladie, contre la situation. Il y a des cris, des pleurs, des moments très durs. C’était compliqué au départ… et ça le reste encore aujourd’hui, parce que chaque personne et chaque famille sont différentes.

Guide Social : Certaines situations doivent forcément toucher plus profondément, notamment quand il s’agit de patients très jeunes…

Flor : Oui, ça a parfois été extrêmement compliqué. Nous avons accompagné une jeune fille de 18 ans, un garçon de 22 ans, un père de famille de 35 ans avec des enfants… Ce sont des situations difficiles pour toute l’équipe. Forcément, on se met à leur place. On se dit : Et si c’était mon fils, ma fille ?

Avec les enfants, c’est encore plus délicat. Comment leur parler ? Comment les approcher ? La psychologue fait un travail extraordinaire. Et on se rend compte que les enfants comprennent souvent plus de choses que les adultes ne l’imaginent. Il ne faut pas leur mentir ou faire semblant que rien ne se passe. Ils sentent les choses.

Guide Social : Dans un service comme celui-là, le soutien entre collègues doit être essentiel pour tenir émotionnellement.

Flor : Tout à fait. Mais il faut aussi apprendre à garder une certaine distance. Parce que si on ramène toute cette souffrance à la maison, on finit par devenir malade soi-même. Beaucoup d’infirmiers sont passés par le service et sont repartis, parce qu’ils n’ont pas réussi à supporter cette charge émotionnelle. On pense parfois que les soins palliatifs, c’est « juste » de l’accompagnement, mais c’est très lourd émotionnellement.

Au début, je me demandais souvent comment j’allais réussir à continuer. Je pleurais beaucoup. On est sensibles, on reste des êtres humains. Alors, pour décharger un peu, j’allais parfois au City2. Je me promenais dans les magasins sans rien acheter, juste pour penser à autre chose et me changer les idées. Il faut aussi apprendre à se protéger.

Les soins palliatifs, bien au-delà de la mort

Guide Social : Quand on pense aux soins palliatifs, on imagine souvent un lieu triste, uniquement associé à la mort. Pourtant, il y a aussi beaucoup de lumière dans ce service…

Flor : Nous avons un salon où il se passe énormément de choses. On y a célébré des mariages, des anniversaires, une messe aussi. Certains patients jouaient du piano, d’autres de la guitare. Il y a eu des fêtes, des moments de joie, des rires. Les soins palliatifs, ce n’est pas seulement la tristesse ou la mort.

Quand j’entre dans une chambre, je ne parle pas uniquement de la maladie. J’essaie aussi de changer les idées des patients. Je leur dis parfois : « Vous savez, je viens du Pérou, j’ai fait 14 heures d’avion pour vous soigner. » Je leur demande aussi s’ils ont voyagé. La personne est déjà malade, avec ses douleurs, alors il ne faut pas en rajouter.

Et puis, les gens pensent souvent que soins palliatifs veut dire mort imminente. Mais ce n’est pas seulement ça. Parfois, les patients viennent surtout pour soulager des douleurs liées à une maladie grave ou chronique. Ensuite, ils rentrent chez eux et peuvent vivre un an, deux ans, parfois plus, à la maison avant de revenir.

Guide Social : Vingt ans plus tard, vous semblez toujours aussi attachée à ce métier…

Flor : Depuis une dizaine d’années, je suis infirmière référente pour les étudiants. J’essaie de leur transmettre tout ce que j’ai appris. Et ça me rend heureuse de voir que certains choisissent ensuite de travailler en soins palliatifs.

Guide Social : Parmi tous ces souvenirs, quels sont les moments les plus marquants ou les plus beaux que vous gardez du service ?

Flor : Le mariage. Je crois que c’est vraiment le souvenir le plus fort. C’était un patient qui rêvait depuis longtemps d’épouser sa compagne, mais ils n’en avaient jamais eu l’occasion. Alors, dans le service, nous avons organisé une grande fête. L’échevin de Bruxelles est venu. Lui aussi était très ému, parce qu’on voyait des gens heureux, malgré la maladie.

Le monsieur est décédé peu après. Mais ce qu’on garde surtout, c’est qu’on a pu écouter son souhait et réaliser ce rêve de mariage avant la fin.

« Mon métier m’a appris à apprécier chaque instant et à ne jamais perdre l’humanité »

Guide Social : Qu’est-ce que vous ressentez à l’idée de bientôt quitter le service et le métier ?

Flor : Comme je dis toujours, je vis chaque instant. Je vis aujourd’hui. Et je viens encore travailler avec plaisir. Il n’y a pas longtemps, en arrivant dans le service, j’ai mis un peu de musique, Alors on danse de Stromae. Je riais, comme d’habitude. Un collègue m’a regardée et m’a dit : "Tu vas nous manquer." Je lui ai répondu : "Pourquoi ? Vous allez continuer." Et lui m’a dit : "Oui, mais ton hihi…"

Il est bouddhiste et il parlait de cette énergie positive. Alors je lui ai répondu : "Le hihi va rester. Vous devrez continuer avec le hihi."

Guide Social : Avec le recul, qu’est-ce que ce métier vous a apporté humainement ?

Flor : Il m’a appris à apprécier chaque instant et à ne jamais perdre l’humanité. Ça, il ne faut jamais le changer. Ce métier a aussi confirmé que j’étais faite pour être infirmière. Quand on aime vraiment ce qu’on fait, on vient travailler avec plaisir.

Je dis toujours que lorsqu’on n’est plus heureux dans son travail, qu’on est épuisé, il faut peut-être changer. Heureusement, le métier d’infirmière offre beaucoup de possibilités : les soins, le domicile, l’administratif, la recherche, le secteur pharmaceutique…

Parce qu’au fond, il faut aimer les gens. Quand on est soi-même malade, on ressent tout : la manière dont quelqu’un nous parle, nous touche, nous aide à nous lever. On sent si c’est brusque ou doux. Et ça, il faut toujours y faire attention. Sinon, parfois, il faut savoir changer de voie.

Guide Social : Vous partez et d’autres arrivent... Quel message vous auriez envie de transmettre aux futurs infirmiers, infirmières de soins palliatifs ?

Flor : Suivre sa vocation, aimer ce qu’elles et ils font. Je leur dirais aussi : quand je travaillais dans d’autres services, j’étais heureuse quand un patient sortait d’une opération et se remettait bien. Ici, en soins palliatifs, c’est différent : je suis apaisée quand une personne peut partir sereinement et que sa famille l’est aussi. Quand les proches ont pu être accompagnés, entourés, cela compte énormément pour nous aussi.

Guide Social : Avez-vous déjà des projets pour cette nouvelle vie après l’hôpital ?

Flor : Je dis toujours que je parle de mes projets seulement une fois qu’ils sont réalisés. Parce qu’on ne sait jamais. On peut avoir beaucoup d’idées et puis les laisser en chemin. Mais ce qui est certain, c’est que je continuerai à aider quand je le peux, ici ou au Pérou, pour les soins palliatifs.

Je partage ce que je connais, ce que j’ai appris au fil des années. Parce qu’au fond, notre métier, c’est aussi ça : transmettre. Si chacun garde tout pour soi, la profession n’avance pas. Il faut partager les expériences, les connaissances, mettre les jeunes et les plus anciens ensemble pour avancer. Et tout cela, au final, c’est pour les patients.

Je crois surtout qu’on ne cesse jamais vraiment d’être infirmière. Oui, je vais arrêter de travailler, mais on reste toujours infirmière. Comme les professeurs restent toujours professeurs. Nous aussi, on reste toujours infirmières.

Propos recueillis par Emilie Vleminckx, rédactrice en chef


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