Etre femme en situation de handicap : l’amour et la sexualité... accessibles ?

Etre femme en situation de handicap: l'amour et la sexualité... accessibles ?

Bordeaux, le 14 octobre. Je termine un week-end extrêmement riche en émotions et en découvertes au festival Cinopsy’s. Le thème : « Amour et Sexualité », mon intervention : « L’accompagnement sexuel ». Mais surtout cinq films extraordinaires où la sexualité des femmes était omniprésente. J’y ai aussi trouvé des moulages 3D de clitoris. Il y a encore pas mal de chemin à faire pour l’accès au plaisir de tellement de femmes, qui ne connaissent pas leur corps, qui ne se donnent pas le droit de jouir, qui restent soumises aux désirs des hommes… « Liberté, égalité, fraternité » disent nos amis de France.

Quand je dis « femme en situation de handicap », je pense à toutes celles que je connais et que je ne connais pas, dont les vies sont tellement différentes : celles qui, assises dans leur chaise, pleurent, crient, parlent, se taisent. Celles qui, sur leurs deux pieds, comprennent avec difficulté le monde qui les entoure, celles qui ne s’y retrouvent pas dans les relations, celles qui n’ont accès qu’à une communication très limitée et celles qui vivent comme vous et moi en ayant construit, à l’aune de leur passion de vivre, leur inclusion au sein de nos villes et campagnes. Celles qui vivent parmi nous et celles qui vivent un peu moins parmi nous, dans leurs institutions. Celles qui vieillissent aussi…

Clitoris 3D en main, je pense à ces femmes en situation de handicap qui définissent leur sexe comme un « trou », sans pouvoir rien en dire de plus. Qui répètent les interdits familiaux, comme de petites filles et qui se laissent enfermer dans les contraintes institutionnelles.

Celles qui osent parfois rêver d’enfants mais qui sont si rarement écoutées dans ce désir. Et pourtant, même quand le projet d’enfant est rendu inaccessible par les contraintes de la vie, ce qui peut être leur destin, le désir reste beau et légitime, il peut être écouté, il pourrait être chanté… Parce que ces femmes en situation de handicap mettent parfois leurs désirs en scène dans leurs ateliers de théâtre, de danse, elles le disent dans nos colloques et réunions de travail, elles l’écrivent, elles le peignent …

Mais souvent elles s’arrêtent aux « petits bisous »

Il y a des femmes en situation de handicap qui osent la tendresse, qui mettent en actes leur besoin d’être aimée, qui aiment dire : « C’est mon homme » et qui se sentent alors des femmes comme les autres désirables, désirantes, aimées et aimantes ! Mais souvent elles s’arrêtent aux « petits bisous », parce que le reste on ne le leur a pas expliqué ou parce qu’on leur a appris que l’homme fait mal, que l’acte sexuel est « bizarre », dangereux, et pas trop moral, ne seront-elles pas toujours des petites filles ? Il y a celles qui cherchent à rencontrer mais qui ne trouvent pas parce que leurs limites les enferment dans la solitude, parce que se déplacer seule n’est pas possible…

Il y en a quelques-unes qui osent leur désir, qui vont chercher des hommes ou des femmes, dans leur institution ou ailleurs, pour vivre leurs plaisirs sans complexes, mais comme elles sont rares ! Il y en a quelques-unes aussi qui font appel à l’accompagnement sexuel, pour explorer leur corps, pour découvrir l’homme ou la femme vers qui s’oriente leurs désirs, pour vivre une relation sexuelle épanouissante. Mais celles qui font appel à nous sont vingt fois moins nombreuses que les hommes. Et pourtant, l’accompagnement sexuel est tout aussi accessible, respectueux et épanouissant pour elles que pour l’autre sexe.

Il y en a qui parlent, qui affirment leur besoin d’amour, leur besoin de sexe, qui osent afficher qu’elles font partie de cette moitié de l’humanité que l’on appelle « femme » ! Merci à elles !

Les jouets de charme, ça existe ? Très peu dans nos institutions

Quand on pense l’éducation sexuelle des personnes en situation de handicap, pour les hommes, on pense respect, plaisir, masturbation, découverte de l’acte sexuel, protection contre les IST. Quand on la pense pour les femmes, on imagine avant tout parler de consentement – surtout pour apprendre à dire non -, de protection contre les abus, de contraception…

Pourriez-vous imaginer les témoignages que nous recevons de soignants qui nous décrivent le nombre d’objets du quotidien qui sont introduits dans leur vagin par des femmes en situation de handicap, avec tous les risques d’infection et de blessures que cela comporte ? Les jouets de charme – Sextoys en anglais – ça existe ? Très peu dans nos institutions. Et, pour les femmes incontinentes, les moments ou le lange n’entrave pas l’accès au corps sont encore beaucoup trop rares… Pour les hommes aussi, d’ailleurs !

Le bien-être, les massages, le « look », les soins du corps, des ongles, tout cela commence à prendre sa place dans nos institutions, mais combien de femmes en situation de handicap ne déambulent-elles pas encore dans nos rues et dans nos parcs dans un vieux pantalon de sport, c’est quand-même plus facile pour l’habillage et le déshabillage… Combien n’ont jamais reçu un massage ?

Plus souvent victimes d’abus que les femmes valides

N’occultons pas cependant une autre facette de la réalité des femmes en situation de handicap. Toutes les études démontrent qu’elles sont encore bien plus souvent victimes d’abus que les femmes valides. Au sein de leurs familles, au sein de leurs institutions, au détour des chemins. Si cela peut être une motivation pour mettre en place de l’éducation sexuelle, n’hésitez pas ! C’est fondamental d’apprendre à dire non, à se défendre, à faire appel quand on se sent menacée, à parler quand on a subi une agression.

N’oubliez néanmoins pas qu’il est tout aussi fondamental d’apprendre à oser expérimenter la sexualité et à la découvrir : savoir où, quand, comment, avec qui et à quoi on veut dire oui. Quand on sait qu’il est encore impossible pour certains et certaines de choisir entre la confiture et le chocolat sur leurs tartines, parce que l’organisation quotidienne ne le permet pas, on mesure à quel point l’apprentissage du choix est encore très peu accessible pour ceux et celles qui vivent en institution. De là à choisir sa contraception, à apprendre à utiliser le préservatif, il y a du chemin. C’est fondamental aussi, pour tous, d’apprendre à demander, à respecter le consentement, de savoir ce que sont la tendresse, la douceur, les préliminaires. La pornographie est trop souvent une des seules sources d’informations qui provoque des essais et des excès en tous genres.

Nous les professionnels, formons-nous

En conclusion, allons-y, donnons accès à l’information, montrons, mettons en place des possibles, donnons des autorisations, posons des cadres sécurisants et libérateurs des envies et des désirs, créons des occasions de rencontres (voir les projets « Parlons d’Amour » un peu partout en Wallonie et « Rouge Amour » à Bruxelles). Ouvrons des portes, … qu’on n’oubliera pas de refermer pudiquement pour permettre l’intimité…

Et aussi, nous les professionnels, formons-nous pour pouvoir écouter et accompagner. Accompagner l’intime avec l’audace de tout pouvoir entendre et de pouvoir parler de tout, tout en veillant au respect de la vie privée de chacun. Que pouvons-nous, que devons-nous partager de cette intimité dans nos équipes ? On ne se pose pas assez souvent la question. Apprenons aussi à passer le relais aux accompagnants sexuels quand cela peut être une solution. Merci à tous ces professionnels qui, dans les nombreuses rencontres que j’ai faites, sont déjà en chemin.

Et nous, parents, familles, essayons de regarder avec bienveillance notre « enfant » qui a grandi. Envisageons le plus sereinement possible leur vie d’adulte. Osons demander aux professionnels de prendre le relais et soyons exigeants par rapport à la qualité de ces relais.

Pour permettre aux femmes en situation de handicap d’être vraiment adultes, d’être femmes, tout simplement ! Dans la sécurité et le plaisir ! Et, si ce texte ouvre aussi des portes pour les hommes en situation de handicap, tant mieux !

Alain Joret pour ADITIwb

Pour aller plus loin :
- « Des corps et des ailes » - Alain Joret
- Salon « Envie d’Amour - mai 2020 à Namur.



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