Vers des relations nouvelles grâce aux séjours de rupture

Vers des relations nouvelles grâce aux séjours de rupture

Le ministre Madrane envisage de faire des séjours de rupture une alternative au placement en IPPJ pour les mineurs délinquants, au risque de modifier le sens initial de tels projets. A celle de la relation, viendrait s’ajouter la dimension de la réaction, qui n’est pas sans conséquences sémantiques.

Récemment, suite à une question du Député André du Bus en Commission parlementaire de l’Aide à la Jeunesse, le ministre Rachid Madrane informait de sa volonté de spécifier les projets de ruptures à l’attention des mineurs « essentiellement poursuivis pour avoir commis un fait qualifié infraction » et de les rendre plus « exceptionnels » pour les jeunes étant en grandes difficultés. C’est une perspective qui inverserait la tendance, puisqu’actuellement les jeunes dits « délinquants » ne sont pas les premiers à être visés par ce type de projets. Cette proposition est-elle réaliste, et surtout réalisable ?

Concrètement

Les projets de rupture consistent à proposer à des jeunes en grande difficulté une coupure de leur milieu de vie par le biais d’un voyage en Belgique ou à l’étranger, et au moyen d’un accompagnement éducatif spécifique. En décrochage scolaire ou relationnel, les jeunes se voient ainsi intégrer un projet visant à les remobiliser, et à redevenir acteurs d’une vie qu’ils ont parfois du mal à maîtriser. Suivis par les Services d’Aide à la Jeunesse ou de Protection Judiciaire, les jeunes participant à ce type d’expérience vivent en institution et y témoignent d’un mal-être tel que leurs interactions avec les intervenants ou les autres jeunes sont de plus en plus problématiques.

La relation au centre du processus

Selon le ministre Madrane, les séjours de rupture offriraient notamment « une réelle alternative » aux mesures de placement en IPPJ et d’accompagnement post-institutionnel. C’est une possibilité. Mais encore faut-il être au clair avec les attentes que l’on peut formuler à l’égard de ce type de projet qui, comme l’indique le Projet Pédagogique Particulier « la Pommeraie » sur son site internet, ne fonde pas ses objectifs sur « la résolution de problème », mais bien sur la relation au jeune. Dans les faits, c’est effectivement sous cet éclairage particulier que se fondent de tels projets : le séjour de rupture vient donner du souffle à des relations qui convulsent, qu’ils s’agissent de celles que connaît le jeune avec l’institution où il est placé ou encore celles qu’il entretient avec le monde

La rupture n’est pas une sanction : c’est une étape !

Si le séjour de rupture a valeur de mobiliser la dimension relationnelle chez le jeune, il doit aussi venir trouver place dans un processus de vie, pas comme réponse immédiate au passage à l’acte. Le risque est en effet important de susciter l’amalgame entre la valeur protectionnelle et punitive, et de biaiser ainsi l’objectif fondamental de tels projets : celui d’accompagner le jeune de manière presqu’inconditionnelle dans un contexte où toutes les autres mesures semblent inopportunes.

Une alternative à l’accompagnement post- ou « anti »-institutionnel ?

Si le séjour de rupture ne doit pas être considéré comme une réponse mais plutôt une aide à la réinsertion, alors il pourrait davantage trouver sa place comme alternative à l’accompagnement des API ou des SAMIO, spécialisées dans l’encadrement éducatif de jeunes ayant été placés en IPPJ, ou étant sur le point de s’engager sur cette voie. La mesure se verrait alors fort utile dans la « remise en lien » du jeune avec la société, celui-ci s’étant, par le biais de la rencontre à l’Autre, défini un projet de vie plus personnel et engagé.

Des histoires singulières

Je me souviens de cette jeune fille que nous avons longuement accompagnée dans le centre d’hébergement où je travaillais : à bientôt 18 ans et à quelques mois de son départ du service, cette dernière nous faisait revivre les mêmes expériences que nous avions connues ensemble à son arrivée dans l’institution : à coups de mises à mal du cadre et de passages à l’acte divers, l’adolescente nous faisait sentir les limites de notre intervention et venait toucher au lien que nous avions tissé ensemble. Ici, la perspective du séjour de rupture est venue comme une roue de secours face à des relations jeune-institution qui viraient de plus en plus à l’escalade symétrique.

Des maux et des liens

Pour nous, un renvoi de l’institution était impensable pour cette jeune fille, et l’IPPJ ne faisait aucun sens dans le processus thérapeutique en cours. Pour autant, il nous fallait trouver un moyen de pouvoir tenir dans la durée, ensemble, et ce, malgré les crises. Se lancer dans une telle aventure soulevait de nombreux enjeux, et venait pointer la question de l’avenir, si préoccupante pour cette adolescente en panne de repères sécurisants. Au niveau de l’équipe, c’était l’idée de la soutenir dans ce que nous considérions comme une étape essentielle dans son processus d’émancipation.

Retrouver du sens là où on l’a perdu…

Dans la situation de cette jeune fille, l’objectif était clairement de lui faire connaître « d’autres possibles » relationnels, en allant à la rencontre d’une culture fortement éloignée de celle dans laquelle elle baignait. A aucun moment il n’a été question de partir pour « réparer » les actes commis en Belgique, si transgressifs aient-ils pu être. La question de la réparation ne tient en effet pas une place directe dans les projets de rupture.

…Et donner un sens objectif à la mesure

La proposition de Monsieur Madrane met en avant la logique protectionnelle, si chère aux yeux des acteurs de terrain que nous sommes. Face à un mineur ayant commis un fait qualifié infraction, notre optique sera de trouver les mesures qui permettront à ce jeune de se sortir des méandres dans lesquels il s’est aventuré, en lui proposant toute une série de moyens destinés à lui faire voir les choses autrement. Les séjours de ruptures, au travers de l’aventure humaine qu’ils promettent, viennent trouver tout leur sens dans cette logique.

Pour répondre à qui ?

Qu’en est-il alors de la logique sociétale, plus punitive, qui voit parfois d’un mauvais œil la manière dont on répond à ces jeunes qui ont transgressé ? Ici, la mesure « séjour de rupture » peut facilement être perçue comme une « récompense », là où les citoyens attendraient davantage une sanction comme l’IPPJ. Au final, peut-être que la juste mesure se trouve à l’intrication des deux demandes : si l’IPPJ n’est évidemment pas toujours la réponse pertinente pour aider le jeune à sa réinsertion, le séjour de rupture ne doit pas pour autant être son alternative directe.

L.T. – Assistante en psychologie



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