Charity Business et travail social, une mascarade

Charity Business et travail social, une mascarade

Je suis éducatrice spécialisée, je travaille dans le secteur social depuis presque 15 ans et je ne donne pas d’argent aux opérations de charity business, qu’elles s’appellent Viva for Life ou autrement. Au contraire, je suis persuadée que ces opérations ne devraient pas exister, tant elles ont un impact néfaste en termes d’organisation sociétale.

Je travaille dans une petite ASBL non subsidiée par les pouvoirs publics. A ce titre, parce que nous nous auto-finançons, nous sommes régulièrement obligés de rechercher des fonds privés. Cela fait partie de mon travail et, même si je trouve le principe dangereux et le fond condamnable, je le fais, car ces fonds permettent à la structure qui m’emploie de continuer à exister. Pourtant, en tant que citoyenne, je refuse de participer à cette mascarade que sont les opérations de charity business.

Un système social fondé sur la solidarité

Tous les citoyens belges payent des impôts sur leurs revenus. Notre pays fonde son système social sur un principe de redistribution des richesses et de solidarité minimum entre les citoyens. L’idée est que nul ne devrait avoir à vivre dans la précarité, encore moins dans la pauvreté, grâce, notamment à un revenu minimum et à l’accès à toute une série de prestations censées permettre l’émancipation de l’individu : éducation, soins de santé, etc.

Filets de sécurité mis à mal

L’émancipation a sans doute été une belle idée théorique, qui a, dans les faits, peu été mise en pratique, au profit d’un certain assistanat, plus facile à mettre en œuvre, profitable politiquement et gérable en période de plein emploi. Aucun système n’est parfait, le nôtre ne fait pas exception. Le problème est qu’avec les crises successives, notre système social a été, et est, de plus en plus mis à mal : les budgets y sont rognés, les conditions d’accès durcies, le financement des secteurs concernés adopte la politique du lance-pierre, et les mailles du filet deviennent tellement grandes que des familles entières passent à travers.

Charity business

Parallèlement à cela, nous voyons fleurir des opérations de charity business, comme par exemple Viva for Life. Prenant exemple sur de plus anciennes opérations, telles le Téléthon, l’idée est la mise en place hyper médiatisée d’une grande opération unique de récolte de fonds destinée à, dans ce cas, lutter contre la pauvreté infantile. Si le principe semble louable, solidaire et généreux, il a des conséquences plus que néfastes pour la cause qu’il prétend servir.

Un « one shot » remplace le structurel

Ces opérations « one shot » entretiennent l’idée, illusoire, qu’on peut vaincre la misère à coups de dons de 5€ effectués à une chaîne radio. Rien n’est plus faux. La pauvreté et la précarité sont les fruits de mécanismes sociaux complexes, tous les travailleurs du secteur le savent. De même qu’ils savent que de tels mécanismes ne s’endiguent pas à coups de financements uniques de 5.000 - 10.000 ou 15.000€ destinés aux associations sélectionnées par les fameuses opérations. Evidemment, ces financements permettent à ces associations de respirer (tant pis pour les autres). Et c’est bien là tout le problème : les associations ne devraient pas avoir besoin de financements uniques pour les aider à respirer. Elles ont besoin de solutions structurelles.

En toute légitimité

Je ne soutiens pas de telles opérations car elles ne permettent en rien de lutter contre les inégalités sociales. Tout au plus, elles mettent un emplâtre sur une jambe de bois. Pire, elles sont dangereuses. En effet, elles légitiment l’appel à la générosité publique pour pallier un travail qui doit être fait par l’Etat et financé par chaque citoyen, obligatoirement, selon le principe de solidarité globale. Les citoyens le financent d’ailleurs déjà. C’est la redistribution qui pose problème. De telles opérations légitiment les cadeaux fiscaux accordés à de grandes entreprises, les coupes budgétaires faites ici et là, la déresponsabilisation politique globale.

Déresponsabilisation politique

En 2014, le gouvernement fédéral a « libéré » 100.000€ pour l’opération Viva for Life. La même somme a été offerte à son équivalent flamand. Non seulement, c’est un camouflet tant la somme est ridicule, mais en plus c’est une tentative de s’acheter une conscience à moindres frais. Ce n’est pas le rôle du politique de faire cela. De même que ce n’est pas le rôle du politique de participer à la sélection des projets retenus par cette opération. Le rôle du politique est d’agir pour mettre fin aux inégalités croissantes au sein de notre société … en adoptant une politique sociale véritablement cohérente et en soutenant les acteurs de terrain. Gouverner, c’est prévoir et agir pour le bien commun, et non « boucher les trous ».

Accepter le principe inégalitaire

Au risque de me répéter, nous payons tous des impôts sur nos revenus, qui sont censés servir précisément à cela : lutter contre la pauvreté, financer la recherche médicale etc. Accepter le bien fondé des opérations de charity business c’est accepter le principe inégalitaire. C’est accepter que l’aide aux plus vulnérables devienne une affaire de choix privé et de générosité personnelle. Or, dans notre société, c’est une affaire publique et sociétale. Refuser de cautionner de telles opérations revient donc à (re)mettre le monde politique face à ses responsabilités. Et peut-être éviter un futur où nous continuerons à payer des impôts, mais où ces derniers ne financeront plus du tout un système social qui sera devenu l’ombre de lui-même.

MF, travailleuse sociale

[A Lire]

- Le harcèlement des travailleurs sociaux
- Le travail social, un secteur au management hybride
- Formation continue, vecteur de changement ?
- Communautaire en perte de vitesse
- Le travail social, un service comme tant d’autres ?
- "Travailleur social", fourre-tout institutionnalisé
- Accompagner sans s’épuiser
- Le volontariat : nécessaire engagement citoyen



Ajouter un commentaire à l'article





« Retour

Pour votre facilité, ce site utilise les cookies conformément à nos conditions générales.