Assistantes sociales indépendantes : "Pour retrouver l’essence de notre métier"

Assistantes sociales indépendantes:

Exercer le métier d’assistant social sous le statut d’indépendant : une option de carrière qui peut surprendre, interroger voir parfois agacer. Camille Guimbretière et Anne-Emmanuelle Bouillon ont opté pour cette voie méconnue. Un choix qu’elles revendiquent haut et fort. Pour ces deux professionnelles, il permet de revenir à l’essence même du métier, loin des contraintes imposées par les institutions. Rencontre sans langue de bois avec deux membres représentant la Fédération des Assistants Sociaux Indépendants de Belgique (FASIB).

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Guide Social : Vous avez opté pour un choix de carrière pour le moins méconnu. Très peu d’assistants sociaux travaillent sous statut d’indépendant en Belgique…

Anne-Emmanuelle Bouillon (sur la photo : deuxième en partant de la gauche) : Le phénomène est plus développé en France. En Belgique, il faut les chercher. Vraiment. D’après l’INASTI, en 2017, il y avait une cinquantaine d’assistants sociaux indépendants dans notre pays. Cependant, beaucoup ont le titre d’AS mais également une formation complémentaire : sexologie, criminologie… Et donc quand on cherche uniquement les AS indépendants qui ne travaillent qu’avec ce titre-là, que dans ce cadre-là et qui ne sont pas rattachés à 100% à une entreprise, il y en a, en gros, une dizaine voire une quinzaine.

Guide Social : Quel a été le déclic pour vous lancer dans cette aventure ?

Anne-Emmanuelle Bouillon : Je suis assistante sociale depuis 20 ans. J’ai travaillé en CPAS, en mutuelle, en centre PMS pour aujourd’hui travailler dans le secteur de l’enseignement. Un jour, un élève que je suivais m’a remis sa candidature au suicide. Nous étions à trois jours de Noël. Pour venir en aide à ce gamin, j’ai contacté plusieurs services. Mais, personne n’a pu concrètement intervenir... Je me suis sentie démunie… Je me suis dit : Qu’est-ce que je fais ? J’ai finalement décidé d’agir. A défaut d’avoir un statut qui le permettait, mon humanité m’a obligée à me centrer sur la personne et à l’accompagner. Suite à cette expérience, j’ai commencé à m’intéresser au statut d’indépendant. Et je me suis lancée.

Camille Guimbretière (sur la photo : troisième en partant de la gauche) : J’avais dans mon entourage une assistante sociale qui était sous statut indépendant qui est d’ailleurs une membre de la FASIB. Quand je suis arrivée à bout au CPAS, j’ai repensé à cette option. Je voulais trouver une manière d’exercer mon métier en dehors de l’institutionnel et surtout de ses frustrations. Vous savez, la voie de l’indépendance ne commence jamais à la sortie des études. Toutes les assistantes sociales indépendantes que nous connaissons ont commencé en institution. Et nous sommes d’ailleurs encore toutes employées quelque part, en parallèle de notre activité indépendante. Aujourd’hui, ce n’est pas possible de le faire à temps-plein, car il n’y a n’a pas assez de demandes financièrement viables.

« Nous n’avons pas d’attaches et donc pas de comptes à rendre, si ce n’est aux bénéficiaires ! »

Guide Social : Qu’est-ce qui vous plait dans cette facette du métier ?

Camille Guimbretière : Revenir aux fondamentaux du métier ! Ce statut offre une manière différente d’accompagner. Il n’y a pas d’attaches et donc pas de comptes à rendre, si ce n’est aux bénéficiaires. C’est un point hyper positif ! Parfois, ils ne veulent pas suivre nos conseils. C’est leur droit. Il n’y a pas de répercussions... C’est une liberté qui nous correspond mais également qui correspond souvent aux gens que nous accompagnons. Plus que des assistantes, nous sommes des accompagnantes.

Anne-Emmanuelle Bouillon : Il y a aussi cette histoire de temps. Les gens savent que nous prenons le temps de les accompagner. Evidemment, comme n’importe quelle personne sous statut indépendant, on doit se mettre des limites et se cadrer. Mais on a le choix, contrairement au travail en institution. Si on ne peut plus prendre de dossier, le patron va nous dire : pas le choix, tu t’en occupes et débrouille-toi. Ici, si on estime que dix dossiers c’est le max pour pouvoir travailler correctement, on va se limiter au nombre fixé et c’est tout…

Camille Guimbretière : Franchement, grâce à ce statut d’indépendant, on retrouve l’essence de notre métier. On peut le faire à fond et pas à moitié ! Autre chose : le bénéficiaire ne doit plus se présenter dans différents services pour que chacune de ses problématiques soit prise en charge, et ce par des intervenants différents. Le statut d’indépendant nous permet de l’accompagner au travers de ses diverses problématiques. Cela simplifie grandement les choses. Un exemple : une personne victime de violences conjugales n’a pas envie de répéter quinze fois ce qu’elle subit. En passant par moi, elle va juste se confier à moi et moi, je vais jouer le rôle d’intermédiaire avec les différents services. Cela va l’aider à souffler un peu. En gros, nous, on vient l’aider à porter son sac-à-dos…

« Notre but n’est vraiment pas de faire du fric sur le dos des gens ! »

Guide Social : Vous travaillez avec quel genre de personnes ?

Camille Guimbretière : Il y a une croyance chez plein de gens que l’assistant social ne travaille qu’auprès de personnes en précarité financière. Par pitié : enlevons juste cette notion-là. On peut avoir affaire à un AS pour n’importe quel souci de sa vie : de la naissance au décès. Quand je dis mon job, on me dit souvent : « Mais les gens pauvres ne savent pas te payer. » Il n’y a pas que ce public-là. Ça me rend folle. Venant de personnes éloignées du métier, je comprends qu’on puisse penser AS égal CPAS. Mais venant d’AS qui ont suivi trois ans de formation où on découvre un panel assez large d’institutions où on peut travailler, entendre « les AS, c’est pour les gens pauvres », ça m’agace. Moi je fais de tout : des gens qui ont largement les moyens aux personnes qui sont au CPAS et qui galèrent à me payer et avec qui je vais m’arranger.

Anne-Emmanuelle Bouillon : Nous avons énormément d’échos positifs. De la part de collègues qui sont à bout de souffle. De partenaires aussi. Alors, les médecins… J’ai encore reçu des infos de cabinets médicaux spécialisés en neurologie, qui traitent donc des troubles de dégénérescence sénile. Ils ne savent plus à qui s’adresser car les services sont surchargés. Pour les avocats, les administrateurs de biens, nous sommes aussi une aubaine.

Guide Social : Comment ces personnes viennent frapper à votre porte ?

Anne-Emmanuelle Bouillon : Maintenant, le référencement Google est bon. Nous avons des sites qui présentent notre activité. Le bouche-à-oreille et les réseaux sociaux fonctionnent extrêmement bien.

Camille Guimbretière : Sur Facebook, je mets une publication par mois dans tous les groupes du Brabant wallon afin d’avoir de la visibilité et de promouvoir mes services. Tous les mois, j’ai des gens qui me disent : « Ah bon, ça existe des assistants sociaux indépendants ? » Il y a quand même peu de gens qui ont ce réflexe, en cas de problème, de se dire, tiens est-ce que ça existe et de taper AS indépendant sur Google. S’ils se tournent vers nous, c’est parce qu’un moment, ils ont entendu parler de notre existence.

Guide Social : Vous ne faites pas l’unanimité. Pour certains, vous êtes des profiteuses de la misère humaine...

Anne-Emmanuelle Bouillon : Et c’est totalement injuste de nous voir de la sorte ! Notre motivation pour se mettre sous statut d’indépendant n’est certainement pas l’argent. Après, nous avons un loyer à payer, une famille à nourrir… Il faut que les gens comprennent qu’on a besoin d’avoir des revenus pour pouvoir vivre décemment. Mais, cela ne veut pas dire qu’on est appâté par l’argent. Pour certains bénéficiaires, on peut faire du pro-déo ou diminuer nos honoraires mais on ne peut pas faire tout gratuitement.

Camille Guimbretière : Notre but n’est vraiment pas de faire du fric sur le dos des gens mais on ne sait pas faire ce métier bénévolement non plus. On paye des impôts. On ne travaille pas en noir. Il faut donc qu’on s’y retrouve financièrement. Mais une chose est certaine : nous condamnons les tarifs indécents et nous œuvrons à une tarification juste de nos services. C’est une des missions de la FASIB dont je suis la présidente…

Fédération des Assistants Sociaux Indépendants de Belgique : l’union fait la force !

Guide Social : Vous avez fondé, il y a un an maintenant, la FASIB, soit la Fédération des Assistants Sociaux Indépendants de Belgique avec Salomé Quintart et Laetitia Laudelout. Quelles sont ses missions ?

Anne-Emmanuelle Bouillon : Notre volonté était de réunir, de rassembler les travailleuses et travailleurs belges afin d’arrêter d’être chacun dans son coin. De plus, tous les AS indépendants doivent faire le même cheminement pour arriver au même résultat. La Fasib a frayé le chemin pour faciliter celui des suivants.

Camille Guimbretière : La FASIB joue aussi un rôle de garant. C’est pour cela notamment que nous avons vraiment réfléchi à des fourchettes de tarifs que nous imposons aux assistants sociaux indépendants, pour éviter que l’un demande 5 euros de l’heure et un autre 75€. Nous avons imposé le premier rendez-vous, le bilan social, à 50 euros fixe, peu importe l’assistant.e social.e. C’est aussi une volonté de ne pas mettre en concurrence les travailleurs et travailleuses indépendants.

Globalement, nous voulons offrir des garanties aux personnes à qui nous proposons un travail d’accompagnement plus individualisé. Pour être référencés par la fédération, il faut, par exemple prouver son diplôme d’AS car c’est un titre protégé.

Anne-Emmanuelle Bouillon : Et nous allons plus loin. Nous voulons vous entendre, nous voulons vous rencontrer, savoir qui vous êtes et comment vous fonctionnez. Pas pour être dans le contrôle de l’AS indépendant mais pour dire : attention, être AS indépendant oui c’est à la portée de tout AS qui a un diplôme mais non, dans les faits, ce n’est pas à la portée de tout le monde.

Guide Social : Votre but avec la FASIB est aussi de valoriser cette facette méconnue du métier d’assistant social…

Anne-Emmanuelle Bouillon : Exactement et notamment auprès des travailleurs. Nous voulons leur dire que s’ils sont à bout de souffle dans l’institutionnel, il y a cette solution. Consacrer un, deux ou trois jours par semaine à une activité indépendante peut leur permettre de retrouver du sens dans leur métier mais aussi de l’énergie pour leur travail en institution. Nous sommes vraiment complémentaires de l’institutionnel. Et c’est là que nous nous plaçons. Nous ne nous positionnons pas du tout en remplacement d’un service, nous nous plaçons en lien. Comme si nous étions des passe-murailles.

« Les qualités essentielles ? Autonomie, créativité ou encore anticipation »

Guide Social : Quelles sont les qualités essentielles dont doit faire preuve un.e assistant.e social.e indépendant.e ?

Anne-Emmanuelle Bouillon : Il faut être capable de travailler en autonomie, capable d’avoir une créativité hors normes. Si quelqu’un nous appelle pour de l’aide administrative et de la guidance budgétaire, nous devons être capable d’imaginer, par exemple, des techniques pour l’aider à réaliser un menu ou à faire des courses. Certes, nous devons attendre que la personne formule la demande mais nous devons avoir un coup d’avance en se disant si nous allons dans ce sens-là, voilà ce qu’il risque d’arriver, afin de ne pas être pris au dépourvu. Nous n’aiguillons pas la demande dans un sens ou dans un autre mais nous devons anticiper. L’anticipation est essentielle en tant qu’AS indépendant.

Guide Social : Vous voyez d’autres qualités essentielles, Camille ?

Camille Guimbretière : Pouvoir reconnaître ses limites ! Nous sommes confrontés à beaucoup de problématiques différentes. Parfois nous allons pour une guidance budgétaire et nous nous rendons compte qu’il y a d’autres soucis qui émergent au fil de la discussion. Donc, à un moment, il faut reconnaître ses limites et pouvoir dire à la personne qu’on ne sait pas, qu’on n’a pas toutes les réponses. Cela n’a aucun sens de dire je sais, quand c’est faux. Il faut donc avoir de l’humilité.

Guide Social : Quels conseils donneriez-vous à un ou une assistant.e social.e qui a envie de suivre vos traces ?

Anne-Emmanuelle Bouillon : Participe à une des séances d’info organisées par la FASIB ! Cela te permettra d’entendre notre témoignage. En tout cas, sache que travailler comme AS indépendante, c’est formidable. Financièrement, c’est pourri mais alors humainement, là, ça dépasse toutes les espérances.

Camille Guimbretière : Le conseil que j’ai à donner, c’est d’avoir envie de vraiment faire ce travail. Le volet indépendant, c’est encore une bataille car ce n’est pas un métier établi. C’est aussi un métier qui demande de l’investissement vraiment personnel. Quand quelqu’un nous appelle un samedi à 20h pour une urgence, il faut pouvoir se dire ça ne peut pas attendre. Attention tout de même à ne pas se faire envahir, à arriver à mettre des limites et à pouvoir raccrocher.

« Dans les cinq années qui viennent, nous serons dix fois plus nombreuses et nombreux »

Guide Social : Comment envisagez-vous le futur de la profession d’assistant.e social.e indépendant.e ?

Anne-Emmanuelle Bouillon : En gros, nous sommes les précurseurs. Notre ambition est de se dire que dans les cinq années qui viennent, nous serons dix fois plus nombreuses et nombreux. Mon rêve est de se dire que notre métier est fantastique quand on garde un pied dans l’institutionnel et quand on a la possibilité de s’épanouir dans notre vocation, dans notre envie d’être présent pour les autres. Il est possible d’être mi-temps en institution, mi-temps sous statut indépendant, ce n’est pas un problème. Le but est d’être suffisamment nombreux pour pouvoir quadriller en tout cas toute la Belgique francophone. Aujourd’hui, ça y est nous sommes représentés dans chaque province wallonne ! Mais ce n’est pas assez.

Camille Guimbretière : Je rêve pour ma part que nous ne devions plus exister. Car s’il n’y a plus d’AS indépendant.e.s, cela veut dire que les moyens financiers et humains auront été mis dans tous les services qui existent. La Belgique est bien fournis au niveau des différents services existants. Mais, elle l’est moins au niveau des moyens humains et financiers mis à disposition de ces structures. Nous, on rêverait de ne plus être là et d’exercer ce métier dans des institutions. Mais, à l’heure actuelle, notre existence prend sons sens.

Guide Social : Pourquoi vous aimez votre métier d’AS indépendantes ?

Anne-Emmanuelle Bouillon : Pour le regard et le sourire en coin que les gens ont à mon égard quand je fais preuve de bienveillance avec eux. Et pour le regard et le sourire en coin que j’ai quand je vois leurs progrès et leur sortie des difficultés.

Camille Guimbretière : Pour le sentiment d’être utile à 100%. Chez tout le monde.

Propos recueillis par E.V.

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Commentaires - 2 messages
  • Je trouve l'idée excellente , donner plus de valeur au travail sociale et prendre sa vraie place
    Khadija Ounchif
    AS pensionnée

    ok jeudi 7 avril 2022 11:09
  • Le problème est que les personnes ayant besoin d'aide ont le plus souvent des problèmes liés à des revenus insuffisant, ou mal gérés, ou les deux.
    Les possibilités de recevoir un payement qui couvre ses frais et un salaire horaire correct sont donc très limitées.
    Il est donc plus que jamais nécessaire que les communes, les CPAS et les services d'accompagnement subsidiés reçoivent les moyens de faire face aux demandes du public.
    Ce serait possible si notre pays arrêtait de multiplier les niveaux de pouvoirs de manière surréaliste... ce qui gaspille les impôts en frais de "gestion" en cascades inutiles.
    La fonction d'un pays n'est pas de créer des institutions pour justifier un maximum de mandats à se répartir entre "kamarades", mais bien de se gérer pour un coût raisonnable...
    Notre ville chinoise de 11ons de citoyens se contenterait très bien de 15 ministères et d'un parlement de 100 députés : ils perdraient moins de temps et d'énergies à se coordonner efficacement que nos 60 ministres et secrétaires d'état et non 7 chambres, impossible à coordonner...

    Frankp jeudi 7 avril 2022 16:11

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