Quand suis-je passé d’acteur de changement à témoin de l'immobilisme ?

Quand suis-je passé d'acteur de changement à témoin de l'immobilisme ?

« Je ne peux rien faire pour vous. » Cette phrase, j’avoue la prononcer souvent et c’est bien gênant. Je suis assistant social en CPAS et, comme la plupart de mes collègues, j’aspire à me sentir utile.

Lorsque nous étions étudiants, mes amis et moi allions changer le monde. Il nous attendait : nous avions tout compris à son évolution, les générations précédentes avaient fait tant d’erreurs grossières. Nous allions taper du poing sur la table, nous allions fédérer la société civile, concilier les inconciliables, nous étions habités d’un enthousiasme à toute épreuve, commençant chacune de nos phrases par il suffirait de… Aujourd’hui nous travaillons tous et, pour ma part, force est de constater que les choses sont un tantinet plus compliquées.

Baptême du feu

Mon diplôme en poche, j’ai eu la chance de trouver rapidement un travail au sein d’une asbl subventionnée par la CoCoF. Il consistait à élaborer des projets de réinsertion pour des justiciables souffrant d’assuétudes. Mon entourage parlait de mission impossible. Je rabrouai les critiques en arguant que si j’étais payé par l’Etat pour faire un tel travail, c’est que des résultats probants étaient envisageables.

J’ai donc découvert le travail en milieu carcéral. Je me rappelle de mes collègues, me souhaitant la bienvenue, et parlant d’individus rudes, intimidants et collaborant peu, eu égard à leurs conditions difficiles. « Les détenus ? » interrogeais-je. Mes collègues sourirent : « Non, les gardiens. »

Je dois admettre que je ne m’attendais pas à cela. Rapidement pourtant, il m’est apparu que des gens, eux aussi payés par l’Etat, semblaient avoir pour mission de m’empêcher de travailler.

Contradictions

Pas d’amalgame : il ne s’agit surtout pas de critiquer la profession de gardien de prison, ou celles et ceux qui l’exercent. Je m’interroge davantage sur les contradictions institutionnelles que l’on peut rencontrer quand on travaille pour le service public.

J’ai toujours cru, durant mes études, que tout n’était qu’une question de choix politiques. En fait, et surtout en Belgique, tout résulte de négociations entre différents niveaux et cercles de pouvoirs. Des fonctionnements institutionnels survivent ainsi à toutes les époques.

Mon exemple le résume : un choix politique de la CoCoF est posé afin de développer la réinsertion des détenus et de diminuer le taux de récidive. Mais les prisons dépendant de l’Etat Fédéral, celui-ci entretien une visée plus sécuritaire de la problématique. Ces deux réalités s’affrontent, chacune pouvant annuler les efforts de l’autre. Elles sont pourtant toutes deux financées par l’argent public.

Immobilisme

Me voilà donc, jeune assistant social essayant de travailler. Je devais composer avec une réalité de terrain difficile à laquelle s’ajoutaient des obstacles institutionnels parfois conséquents. Je n’ai pas supporté ce dernier élément. Mal à l’aise, j’ai changé d’employeur.

L’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Je travaille aujourd’hui en CPAS. Cet autre service public œuvre à soutenir et accompagner des personnes faisant face à la précarité. À nouveau, je dois parfois accompagner ces personnes dans un combat qu’ils mènent contre d’autres services publics – Onem, SISP, etc. Quelquefois c’est impossible. Et je prononce cette phrase qui me pique la langue : « je ne peux rien faire pour vous. » Je me réfugie derrière la vieille rengaine « c’est pas moi, c’est l’autre ». Et oui, j’ai honte.

Faire au mieux

Mes utopies subsistent néanmoins dans un coin de mon esprit. Mais en lieu et place du grand chambardement que j’imaginais, j’essaie seulement d’être utile, de faire au mieux. Je me renseigne sur les fonctionnements d’autres institutions, je les explique aux usagers. Je fais appel à mes anciens camarades qui y travaillent. Un professeur m’a dit un jour « le bon assistant social est celui qui a le plus gros carnet de contacts ». Vous me donnez votre numéro ?

M.A.

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