Troubles de l'attachement : des indices pour les détecter
Les troubles de l’attachement sont essentiels à détecter précocement, car ils peuvent influencer durablement la vie d’une personne. Certains signes peuvent alerter les prestataires de soins et les professionnel·le·s du social. Pour éclairer ces indices avec nuance, le Guide Social a rencontré Marie Stievénart, psychologue et formatrice au sein de Taking Care. À travers son regard professionnel, elle revient sur ce que recouvre le trouble de l’attachement et sur la manière dont un lien établi dès la petite enfance façonne le développement et la relation à l’autre.
Le Guide Social : Pour commencer, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la théorie de l’attachement et sur quels travaux elle repose ?
Marie Stievénart : Les premières bases de la théorie de l’attachement ont été posées par John Bowlby, puis approfondies dans les années 1960-1970 par Mary Ainsworth. Ce qui fait sa force, c’est que cette théorie n’appartient à aucun courant unique : ni psychanalyse, ni systémique, ni TCC (thérapie cognitivo-comportementale). Elle traverse toutes ces approches, parfois avec des mots différents, parce qu’elle touche à quelque chose de fondamental dans le développement humain.
Le Guide Social : Comment se forme le lien d’attachement chez l’enfant, et pourquoi est-il si déterminant pour la suite ?
Marie Stievénart : À la base, il y a un instinct de survie. Le bébé émet des signaux (pleurs, regards, sourires…) pour attirer un adulte qui va le protéger et répondre à ses besoins. C’est dans ces échanges répétés que se construit progressivement un lien d’attachement.
Du côté de l’adulte, on parle de caregiving. On ne le traduit pas vraiment en français, parce que "prendre soin" est trop réducteur. Le caregiving, ce n’est pas juste nourrir, laver ou coucher l’enfant : c’est répondre à ses besoins physiques et émotionnels, dans sa singularité.
Ce système existe pour assurer la continuité du genre humain. Un bébé dont on ne prend pas soin… ne survit pas.
Signes des troubles de l’attachement : indices pour les détecter chez l’enfant, l’adolescent et l’adulte
Le Guide Social : Pouvez-vous nous donner des exemples de comportements ou de signes qui montrent qu’une personne peut avoir des troubles d’attachement ?
Marie Stievénart : Idéalement, j’aimerais qu’on parle plutôt de difficultés d’attachement que de trouble. Le mot "trouble" renvoie à quelque chose de grave, persistant, qui touche une petite partie de la population et relève du champ psychopathologique.
La plupart du temps, on observe surtout des difficultés d’attachement, qui sont souvent des stratégies d’adaptation. Ni l’enfant ni le parent ne choisissent consciemment de créer un attachement insécure : chacun fait comme il peut avec son histoire, ses ressources et ses limites. Le lien d’attachement se crée toujours même dans des contextes de maltraitance. Mais la qualité de ce lien (sécure ou insécure) influence profondément la manière de se développer et de se sentir en sécurité dans la relation.
Donc, ce n’est pas parce qu’un attachement n’est pas sécure qu’il est pathologique. On peut parler de trouble seulement quand l’enfant (ou l’adulte) souffre, que cela impacte durablement plusieurs domaines de sa vie et qu’il y a un vrai blocage dans la relation à l’autre. Ce que je voudrais transmettre, c’est de la nuance et de la tolérance. On parle beaucoup du "trouble de l’attachement" aujourd’hui, parfois trop vite.
Le Guide Social : Quels indices peuvent alerter les professionnel·le·s de terrain ? Et comment ces signes se manifestent-ils selon l’âge (petite enfance, enfance, adolescence) ?
Marie Stievénart : On peut parler de réel trouble de l’attachement quand, très tôt dans la vie, l’enfant n’a pas eu de figure stable, disponible et sensible pour répondre à ses besoins. C’est souvent le cas d’enfants placés, d’enfants ayant vécu plusieurs ruptures successives, ou exposés à la négligence ou à la maltraitance.
Mais attention : être “à risque” ne veut pas dire qu’on développera forcément un trouble. Cela signifie simplement qu’il sera peut-être plus difficile, plus long, de construire un lien de sécurité.
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Troubles de l’attachement : TRA et TDCS, deux profils opposés et leurs conséquences sur les relations à l’âge adulte
Le Guide Social : Et quand un trouble est bien installé, comment cela influence-t-il la manière d’entrer en relation à l’âge adulte ?
Marie Stievénart : Aujourd’hui, dans le DSM (le manuel diagnostique des troubles mentaux), on ne reconnaît officiellement que deux troubles de l’attachement chez l’enfant. À noter que la théorie est encore en mouvement, rien n’est figé. Les deux troubles retenus sont le trouble réactionnel de l’attachement (TRA) et le trouble de désinhibition du contact social (TDCS).
Le TRA se caractérise par une difficulté énorme à maintenir des relations stables et sécurisantes. Cette difficulté relationnelle se retrouve partout : en famille, à l’école, en institution, avec les pairs, les professionnels… Chaque nouvelle relation réactive son histoire : il arrive avec son "bagage" et cela prend le dessus.
Les adultes décrivent souvent ces jeunes comme des "puits sans fond" : tout ce qu’on leur donne semble ne pas laisser de trace. Ils peuvent paraître détachés, mais être très susceptibles et facilement blessés. Ils peuvent aussi adopter des comportements manipulateurs ou intéressés, pas pour la relation elle-même, mais pour ce qu’elle peut rapporter (par exemple : accès à un jeu, un avantage…).
À force de vivre des ruptures, des placements et des instabilités, leur stratégie devient : "Je ne m’attache plus. Comme ça, je ne souffre plus." Dans les cas extrêmes, ces difficultés peuvent plus tard les amener dans des contextes institutionnels (IPPJ, prison…).
Le Guide Social : À côté de ce tableau-là, vous décrivez un autre profil, presque à l’opposé.
Marie Stievénart : Avec le TDCS, le problème est effectivement inversé : l’enfant ne discrimine pas les figures familières des étrangers. Il peut aller spontanément sur les genoux d’un inconnu, dire "je t’aime" à quelqu’un qu’il vient de rencontrer, ou caresser un adulte qu’il ne connaît pas. Il y a trop de proximité, trop vite, trop fort. Les parents adoptants racontent souvent : "À la plaine de jeu, j’avais peur qu’il parte avec la première personne qui lui souriait."
Ces enfants ont souvent vécu beaucoup de ruptures ou de turnover dans les figures d’attachement. Par protection, ils développent une sorte d’attachement à choix multiples : "Tu es ma figure principale, mais si tu disparais, je garde d’autres options en réserve."
À l’âge adulte, cela peut se traduire par une difficulté à percevoir les signaux de danger, et par des relations parfois toxiques ou abusives. Mais encore une fois : avoir vécu des difficultés d’attachement n’implique pas automatiquement un destin tragique. Il faut garder de la nuance.
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Professionnels du social et du soin : leur rôle clé dans la détection et l’accompagnement des troubles de l’attachement
Le Guide Social : Selon vous, quel rôle peuvent jouer les professionnels du social et du soin dans la détection et le soutien ?
Marie Stievénart : La détection et le diagnostic relèvent des professionnels qualifiés, souvent impulsés par le travail du psychologue. Mais les professionnels de terrain ont un rôle essentiel : rester attentifs aux histoires de vie. Quand, dans un accompagnement, on entend des parcours chaotiques dès les premières années, il faut se demander : cette personne souffre-t-elle dans différents milieux de vie ? Et si oui, avec quelle intensité ?
En fait, la relation thérapeutique elle-même est une forme de relation d’attachement. Être un professionnel de l’aide, c’est parfois se retrouver dans un rôle similaire à celui d’une figure d’attachement. Les personnes en grande difficulté, comme celles présentant un trouble de l’attachement, vont rejouer ce cercle de sécurité. Cela peut se traduire par des comportements très envahissants, ou au contraire par une prise de recul, où malgré le temps et l’énergie investis, la relation semble ne pas laisser de trace. Pour les professionnels, cela peut être fatigant émotionnellement.
Le Guide Social : Dans ces situations qui mettent les équipes à rude épreuve, vous vous appuyez sur des approches thérapeutiques bien identifiées. Parlez-nous de celles que vous jugez les plus aidantes.
Marie Stievénart : Pour moi, la Lifespan Integration, ou Intégration du Cycle de Vie (ICV), est aujourd’hui très efficace. Son objectif est d’intégrer les traumatismes vécus afin qu’ils n’impactent plus le fonctionnement présent. Mais cela ne peut se faire que dans une relation thérapeutique stable, prévisible et sécurisante. L’idée n’est pas de réparer l’attachement, mais d’apaiser les traumatismes pour faciliter un attachement plus serein. Parce que, finalement, tant que l’attachement fonctionne dans l’histoire relationnelle de la personne, il peut être considéré comme suffisant.
Propos recueillis par Laura Mortier
Pour accompagner les professionnels dans leur pratique, Taking Care propose des formations de 3 jours et travaille à un certificat universitaire. Pour en savoir plus sur les formations dispensées par Taking Care.
Article actualisé le 18/11/2025
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