Enquête - Inceste : la parole se libère, les dispositifs peinent à suivre
Les témoignages se multiplient, les tabous reculent, de plus en plus de victimes racontent publiquement l’indicible. Pendant ce temps, sur le terrain, les professionnel·les pointent un paradoxe : si la prise de conscience progresse, les moyens d’accompagnement, de soin et de protection des enfants restent largement insuffisants.
Pendant des décennies, l’inceste a été un impensé. Une réalité cachée sous le poids du secret et minimisée, voire banalisée. Grâce à la multiplication des témoignages, le sujet est sorti de la sphère privée pour devenir un enjeu de société. Les collectifs Patouche et Ensemble contre l’inceste viennent de publier les résultats du premier sondage sur l’inceste en Belgique, révélant qu’un million de personnes en auraient été victimes [1]. Mais face à l’ampleur du phénomène, sur le terrain, est-ce que cela bouge concrètement ? Comment les victimes sont-elles accompagnées ? Quelles sont les réalités des professionnel·les qui leur viennent en aide ?
Un parcours de soin inadapté
Delphine Masset est sociologue de formation et l’une des fondatrices du collectif de victimes Patouche. Pour elle, comme pour toutes les professionnel·les que nous avons interrogé·es, c’est clair : le contexte de notre société post-#MeToo engendre une prise de conscience des violences sexuelles, y compris celles commises sur des enfants dans le cadre intra-familial. « Le fait d’en parler davantage peut faire sortir certaines personnes de l’amnésie traumatique. Mais quand on regarde les chiffres, les besoins sont énormes et il existe un problème majeur d’accompagnement des victimes. Trop peu de thérapeutes sont formé·es à la question du psychotraumatisme complexe [2], et il peut y avoir une retraumatisation lorsque la personne n’est pas correctement prise en charge. »
Les récents chiffres révèlent en effet que 71 % des victimes interrogées n’ont jamais bénéficié de soins psychologiques. C’est notamment pour cette raison que Patouche milite aujourd’hui pour la création d’un véritable parcours de soins destiné aux victimes de violences sexuelles dans l’enfance.
Psychotraumatologue, Lisa MacManus insiste aussi sur l’importance d’une prise en charge qui nécessite des compétences spécifiques. « Les expériences traumatiques dans l’enfance ont souvent un effet de fragmentation psychique. Une partie de mon travail consiste à aider les victimes à réaliser que ce qu’elles vivent constitue une conséquence normale d’événements profondément anormaux. »
Des dispositifs sous tension
Outre les difficultés à trouver un accompagnement thérapeutique, les victimes d’inceste continuent de se heurter aux limites de notre système. « Même lorsque les enfants parviennent à parler, sont-ils réellement entendus ? Existe-t-il des mécanismes suffisamment efficaces pour les protéger ? Les équipes SOS Enfants sont débordées, l’aide à la jeunesse est sous-financée. De nombreux enfants continuent à vivre au contact de leur agresseur malgré les signalements. Je suis révoltée de ce que j’entends, de l’inaction structurelle. Il faut que ça change », souligne Lisa MacManus.
Néanmoins, il y a quand même quelques avancées. Parmi celles-ci figure la création des Centres de Prise en charge des Violences Sexuelles (CPVS), qui proposent un accompagnement global des victimes : psychologique, médical et médico-légal. Il est également possible d’y déposer plainte. Les mineur·es représentent en moyenne un tiers des personnes qui y sont accueillies.
Mélody Peusens, coordinatrice du CPVS de Namur, précise : « La prise en charge de mineur·es se fait toujours en concertation avec les psychologues et les pédiatres. Le travail d’équipe est essentiel, notamment pour éviter le stress vicariant. Nous travaillons avec SOS Enfants et orientons ensuite si besoin vers le SAJ ou le SPJ. » Le passage en CPVS est crucial pour pouvoir récolter des preuves. « Les prélèvements [3] réalisés sur des mineurs sont conservés à vie puisque depuis la réforme du code pénal sexuel [4], il n’existe plus de prescription pour les infractions sexuelles graves commises sur des mineurs. »
Et ici comme dans les autres services, la prise en charge des enfants est particulièrement complexe lorsque l’auteur [5] fait partie du foyer familial. « Si l’un des représentants légaux est impliqué, nous ne l’informons évidemment pas de la présence de l’enfant au centre. En cas de danger grave et imminent, nous pouvons lever le secret professionnel sur la base de l’article 458bis du Code pénal et prévenir le magistrat ainsi que le parquet. »
Des révélations dans les classes
Et bien sûr, la question de l’inceste ne concerne pas que les services spécialisés. Potentiellement, chaque professionnel·le en contact avec des enfants peut être confronté·e à une situation d’inceste ou de violences sexuelles intrafamiliales. Plusieurs signes peuvent alerter : un changement soudain de comportement, l’apparition d’un langage ou de comportements sexualisés, ou encore certains symptômes physiques tels que l’énurésie (communément appelée « pipi au lit ») ou l’encoprésie (perte involontaire ou le dépôt volontaire de selles dans des endroits inappropriés chez l’enfant de plus de 4 ans).
L’école est un lieu clé où les enfants partagent leurs maux. Dans les classes, des secrets peuvent se délier à travers des confidences, des rédactions ou des jeux. Comment réagir en cas de suspicion ? Ou si une parole surgit ? Lola Clavreul est coordinatrice de la Fédération pluraliste des centres de planning familial. « Lors des animations Evras en sixième primaire, les animatrices nous ont rapidement alertés sur le fait que de nombreux enfants révélaient des faits de violence. Elles se sentaient parfois démunies. » Pour accompagner les équipes, la Fédération a développé des outils adaptés. Malgré cela, chaque situation reste complexe. « Parfois, les professionnel·les se renvoient la responsabilité parce qu’il n’existe pas de protocole officiel. »
Dans ce contexte, la question de la formation des professionnels de terrain est centrale. Gwendoline Faravel, elle, travaille comme chargée de projets et paire-aidante pour l’association montoise Brise le Silence. Elle appuie sur l’importance de former le personnel scolaire. Pour faire évoluer les pratiques, l’association a constitué un groupe de travail consacré à la détection précoce, au recueil de la parole et à la gestion d’une classe lorsqu’un enfant est victime. « Nous avons mené une recherche avec des centres PMS et une équipe SOS Enfants. Ensemble, nous avons coconstruit un module de sensibilisation destiné aux enseignant·es. » Selon elle, lorsqu’un enfant révèle des violences, le premier réflexe doit être la discrétion et non l’enquête. « Il est important de lui dire : “Merci pour ta confiance.” Ensuite, il faut agir et solliciter les professionnel·les compétent·es. Si nécessaire, il faut effectuer un signalement, contacter un CPVS, saisir le SAJ ou le SPJ, ou encore SOS Enfants. »
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Outiller les enfants
De son côté, le programme Enfants CAPables de l’ASBL féministe Garance fait de la prévention primaire auprès des enfants en leur apprenant à reconnaître les situations potentiellement dangereuses et à y faire face. Laura Chaumont, l’une des coordinatrices, éclaire : « Nos équipes rencontrent les adultes de l’école puis les enfants. » Lors des ateliers, les animatrices mettent en scène des situations de violence pouvant être rencontrées par les enfants afin d’identifier collectivement des stratégies de protection. « Après l’atelier, les enfants peuvent venir nous parler, et c’est souvent à ce moment-là que certaines paroles se libèrent. » Le programme a adopté un protocole strict face à ces révélations. « Nous les relayons soit au PMS lorsqu’il s’agit de situations moins graves, soit à la cellule EVA [6]. »
Le projet Enfants CAPables a déjà sensibilisé près de 10.000 enfants en dix ans. « Plus les enfants seront informés, plus ils pourront reconnaître les situations problématiques et en parler. Il existe encore des résistances, mais les choses évoluent. À Saint-Gilles, par exemple, le protocole “Je te crois” a été lancé dans les écoles afin de fournir une marche à suivre claire en cas de suspicion de violences sexuelles. »
Bâtir une culture du consentement
Pour espérer réduire les violences sexuelles intrafamiliales, il est urgent de passer collectivement à l’action. Gwendoline Faravel insiste sur la nécessité de construire une véritable culture du consentement, c’est-à-dire une société qui place le respect de l’autonomie et des limites de chacun·e au cœur des relations.
Il est également primordial de reconnaître que la majorité des auteurs de violences sexuelles font partie de notre environnement social. « La société s’accorde facilement pour reconnaître qu’un Dutroux est un auteur de violences sexuelles. Mais pas “Tonton Jacques”. Pourtant, dans l’immense majorité des cas, les prédateurs ne sont pas tapis dans l’ombre : ils appartiennent à l’entourage de la victime. Le tabou protège la transgression et favorise l’impunité. »
Concernant la protection des enfants, Lisa MacManus défend un changement profond de paradigme : « Il ne faut plus éloigner l’enfant du foyer, mais éloigner l’auteur présumé des violences dès qu’une plainte est déposée. Cela permettrait de préserver davantage la stabilité de l’enfant tout en évitant de saturer les places en familles d’accueil ou en institutions. »
Enfin, malgré la libération de la parole, les violences faites aux enfants continuent d’être minimisées dans de nombreux espaces sociaux et institutionnels. Pour Laura Chaumont, le problème numéro un reste le manque de crédibilité accordé à la parole des enfants. « Quand un enfant parle, il y a une remise en cause de sa parole et une recherche des incohérences. »
Avec près d’un million de victimes estimées en Belgique, l’inceste est une question politique et enjeu de santé publique. Reste désormais à donner aux professionnel·les les moyens de soigner, de protéger et d’accompagner les victimes. La récente création d’une Commission sur les violences sexuelles et les dysfonctionnements institutionnels par la Ligue des droits de l’enfant constitue un signal encourageant, et une volonté de faire bouger les lignes.
Jehanne Berge
Pour aller plus loin, voici quelques ouvrages recommandés par les expertes intervenues dans cet article :
- Ce que Cécile sait, de Cécile Cée
- Protéger son enfant des violences sexuelles, de Joanna Smith
- Tableau noir : Violences sexuelles entre enfants, le phénomène massif que l’école ne veut pas voir, d’Aude Laurriaux
- De l’autre côté de l’inceste : À la rencontre des enfants agresseurs, de Sarah Boucault
- C’est MON corps !, de Mai Lan Chapiron
En bref : ce qu’il faut retenir
- En Belgique, près d’un million de personnes auraient été victimes d’inceste, selon le premier sondage réalisé par les collectifs Patouche et Ensemble contre l’inceste.
- La libération de la parole progresse, mais les dispositifs de soins, de protection et d’accompagnement restent insuffisants face aux besoins.
- Les victimes rencontrent encore d’importantes difficultés pour accéder à des professionnels formés au psychotraumatisme complexe.
- Les Centres de Prise en charge des Violences Sexuelles (CPVS), les équipes SOS Enfants, les SAJ et les SPJ jouent un rôle central dans la prise en charge, mais leurs moyens demeurent limités.
- Les professionnel·les de l’école, de la santé et du secteur social doivent être formés au repérage des violences sexuelles intrafamiliales, au recueil de la parole de l’enfant et à son orientation vers les services compétents.
- Les expertes interrogées plaident pour renforcer la prévention, développer une véritable culture du consentement et mieux protéger les enfants en éloignant prioritairement l’auteur présumé des violences.
1 :La définition de l’inceste reprend les actes à caractère sexuel commis au préjudice d’un·e mineur·e par un parent ou allié·e ascendant·e en ligne directe ou collatérale jusqu’au troisième degré, ou toute autre personne occupant une position similaire au sein de la famille. Selon cette définition, 7 % des Belges affirment avoir été victimes avant leur 18 ans. Ce chiffre passe à 9 % lorsque l’on intègre les cousins et cousines comme auteurs d’inceste.
2 : Le psychotrauma complexe résulte de l’exposition à une série d’événements hautement traumatiques - en général dans l’enfance - entraînant des symptômes post-traumatiques, des difficultés relationnelles, une estime de soi basse et de la difficulté dans la gestion des émotions.
3 : Les 72 premières heures sont cruciale pour la récolte de preuves médico-légales.
4 : Pour en savoir plus : https://www.planningfamilial.net/fileadmin/Analyses/2023_Code_penal_sexuel_PDFI.pdf
5 : Ce sont en majorité des hommes.
6 : La cellule EVA (Emergency Victim Assistance) est un service de police spécialisé dans la prise en charge des victimes d’agressions sexuelles et de violences intrafamiliales.
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