IPPJ en manque de moyens : éducateurs sous pression, projet éducatif fragilisé
Manque de personnel, budgets limités, infrastructures vétustes… Dans les IPPJ, les 256 éducateurs spécialisés continuent de porter à bout de bras un projet éducatif fragilisé. À travers son rapport annuel 2025, la Commission de surveillance des lieux de privation de liberté des jeunes dresse un constat sans détour : sans moyens suffisants ni reconnaissance du travail de terrain, la finalité éducative de ces institutions est aujourd’hui mise à l’épreuve. À travers les regards croisés de Solayman Laqdim, président de la Commission et délégué général aux Droits de l’enfant et de Christophe Rémion, membre de la Commission et chef du département des éducateurs spécialisés en activités socio-sportives à la Haute École Vinci, retour sur les défis actuels du secteur.
Premier grand constat du rapport annuel 2025 de la Commission : le modèle protectionnel n’est pas remis en cause. Le document, qui s’appuie sur 46 visites menées dans les IPPJ et au centre communautaire pour mineurs dessaisis ainsi que sur le suivi de 26 plaintes, réaffirme la nécessité d’une réponse éducative à la délinquance juvénile, loin du tout-répressif. Le placement en IPPJ doit rester un levier de responsabilisation, de réparation et de réinsertion. Mais pour que cette ambition tienne debout, encore faut-il lui donner les moyens humains, matériels et institutionnels nécessaires.
Aujourd’hui, plusieurs causes structurelles empêchent les IPPJ de remplir pleinement leur mission. « Le modèle est bon, mais on ne lui donne pas les moyens de fonctionner… On a un système qui repose essentiellement sur la bonne volonté et l’investissement des équipes. Ce sont elles qui maintiennent encore le système debout. D’où le turnover conséquent, les burn-out, le sous-effectif. On arrive quasiment à des services minimums », alerte Solayman Laqdim, délégué général aux Droits de l’enfant. Faute de personnel suffisant, les conséquences sont immédiates : moins d’activités collectives, davantage de temps passé en chambre et une prise en charge qui s’éloigne progressivement de sa finalité éducative.
Le rapport rappelle pourtant le rôle essentiel des activités extérieures (sportives, culturelles, artistiques ou citoyennes) pour ouvrir le quotidien en IPPJ et rompre avec une logique d’isolement. Ces espaces soutiennent l’estime de soi, favorisent l’accrochage et permettent aux jeunes de se projeter dans des rôles sociaux valorisants. Mais sur le terrain, cette ouverture tient souvent à peu de choses.
« Aujourd’hui, on se retrouve dans un système en sous-effectif, avec des éducateurs qui tiennent, mais dont certains se découragent », constate Christophe Rémion, éducateur spécialisé et chef du département des éducateurs spécialisés en activités socio-sportives à la Haute École Vinci. À cette fatigue humaine s’ajoutent des conditions matérielles dégradées. « Quand tu arrives et que les faux plafonds tombent, que tu n’as plus de ballons, plus de matériel, que les infrastructures sportives sont vétustes, tu prives les éducateurs des outils qui leur permettent d’entrer en relation avec les jeunes. » Selon le rapport, certains professionnels disent même devoir acheter eux-mêmes du matériel pour maintenir certaines activités. Pour Christophe Rémion, ces manques traduisent aussi un déficit de reconnaissance du travail éducatif.
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Le temps, matière première du travail éducatif
Pour Christophe Rémion, intégrer la Commission répondait à une volonté claire : rendre visible un métier souvent relégué dans l’ombre. « Mon objectif est de revaloriser et mettre en lumière le travail que font les éducateurs dans ces structures. Un travail souvent sous-estimé, peu connu, voire parfois méprisé par le système ! »
S’il ne devait retenir qu’un enjeu central, ce serait celui du temps éducatif. Car, rappelle-t-il, accompagner ces jeunes ne se résume pas à encadrer un groupe ou gérer un quotidien institutionnel. « Si on veut encore faire de l’éducatif en IPPJ, si on veut encore pouvoir travailler avec ces jeunes, il faut évidemment des outils, des moyens. Mais pas uniquement financiers. »
Il développe : « Les jeunes arrivent souvent avec de lourdes fragilités, des traumatismes, une énorme carapace. » Dans ce contexte, tout commence par la relation. « La base, pour un éducateur, c’est d’abord d’arriver à gagner leur confiance. Pour accompagner quelqu’un correctement, il faut percer cette carapace. Et pour faire ce travail d’accompagnement éducatif, il faut du temps. » Un constat qui traverse l’ensemble du rapport : la qualité de l’accompagnement repose largement sur les liens individualisés entre jeunes et professionnels, sur l’écoute, le respect et un équilibre subtil entre fermeté et bienveillance. Mais ces pratiques deviennent de plus en plus difficiles à maintenir lorsque les équipes sont en sous-effectif ou absorbées par des tâches de gestion quotidienne.
« Si on veut éviter une carrière délinquante, il faut renforcer cet échelon éducatif. Sinon, on glisse progressivement d’un modèle éducatif vers une logique répressive », avertit Christophe Rémion. « L’IPPJ devrait rester un lieu où l’accompagnement individuel est davantage privilégié. J’ai peur qu’on finisse par faire uniquement de l’occupationnel. » Or, pour les équipes, l’enjeu n’est pas simplement d’occuper les jeunes, mais bien de travailler avec eux leur parcours, leurs actes et l’après-placement.
« Est-ce qu’on apprend à voler à un oiseau en le mettant en cage ? »
Le rapport insiste sur l’importance de limiter les ruptures scolaires. L’école peut constituer un espace de remobilisation, de normalisation et de préparation à la sortie. Réduire les ouvertures vers l’extérieur risquerait donc, selon la Commission, d’appauvrir encore davantage le projet éducatif. Elle s’inquiète dès lors de la suppression annoncée de l’extramuros à partir de janvier 2027. « L’extramuros, ce sont toutes les activités et la scolarité organisées à l’extérieur de l’institution. On veut y mettre fin sans véritable évaluation préalable, alors qu’on sait déjà combien il est difficile de recruter du personnel enseignant en IPPJ. Et surtout, on ne pourra jamais reproduire à l’intérieur la richesse de l’offre scolaire extérieure », explique le président de la commission.
Christophe Rémion partage cette inquiétude. « Ces jeunes sont déjà fortement stigmatisés. À l’extérieur, ils peuvent retrouver une forme de normalité, évoluer avec d’autres jeunes et sortir du regard institutionnel. Les maintenir uniquement à l’intérieur, c’est catastrophique. »
Pour Solayman Laqdim, tout l’enjeu est là : « Est-ce qu’en mettant un oiseau en cage, on lui apprend à voler ? » Il rappelle que les IPPJ doivent rester des lieux de transition et de changement, et pas seulement de mise à l’écart. « Certains faits nécessitent évidemment un coup d’arrêt. Mais ce temps doit servir à quelque chose. Nous sommes capables d’évoluer. »
Encore faut-il, selon Christophe Rémion, que les équipes disposent d’un cadre stable et cohérent. « Quand il y a trop de turnover ou une confusion entre les rôles éducatifs et sécuritaires, on risque d’abîmer davantage encore des jeunes qui ont justement besoin de figures stables et de liens de confiance. » Ces jeunes ont souvent déjà traversé de multiples abandons, fausses promesses et ruptures. « Ils ont besoin de figures solides, de fils rouges. Quand les équipes changent sans cesse, ils perdent aussi leurs repères éducatifs et les liens qu’ils avaient réussi à construire. » Il plaide donc pour davantage de formation continue, d’échanges entre institutions et de temps consacré au partage de pratiques professionnelles.
« Les éducateurs ne sont pas outillés pour répondre à certains besoins médicaux ou psychiatriques »
La Commission pointe également la situation des jeunes « à la croisée des secteurs ». Certains auraient davantage besoin d’un accompagnement en santé mentale, d’un suivi médico-social renforcé ou d’une prise en charge adaptée à leur situation administrative et familiale. Faute de places ailleurs ou de solutions de sortie, ils restent pourtant en IPPJ, ce qui alourdit la pression sur les équipes et congestionne progressivement l’ensemble du système.
Solayman Laqdim cite notamment le cas des mineurs non accompagnés. « Aujourd’hui, des centaines d’enfants vivent dans la rue, sans aide, exploités sexuellement, dans le travail ou par des réseaux criminels. Et la réponse qu’on leur apporte, c’est l’IPPJ. » Pour lui, cette réponse est profondément inadaptée. « Si on couvrait leurs besoins de base et qu’on leur garantissait un minimum de droits, beaucoup ne basculeraient pas dans une délinquance de survie ou dans de lourdes assuétudes qui les conduisent en IPPJ. »
Et faute de perspectives de sortie, ces jeunes restent souvent longtemps dans les institutions. « Quand il n’y a ni parents, ni projet, ni solution administrative, quel travail éducatif peut-on réellement construire pour l’après-IPPJ ? » Des situations qui mettent aussi les équipes en difficulté, déplore Christophe Rémion. « Les professionnels font tout ce qu’ils peuvent, mais ils ne sont pas outillés pour répondre à certains besoins médicaux ou psychiatriques. Ce n’est tout simplement pas le bon endroit. » Résultat : les placements s’allongent, le turnover ralentit et les listes d’attente augmentent.
Le système épuise ses éducateurs
Le turnover au sein des équipes constitue aujourd’hui un problème majeur. « Pourquoi est-ce que tous ces éducateurs partent ? Si tu ne te sens ni respecté ni valorisé, que tu travailles dans des infrastructures vétustes avec des jeunes aux parcours très lourds, il faut être extrêmement motivé et solide pour tenir », souligne Christophe Rémion. « J’ai un profond respect pour celles et ceux qui tiennent et gardent la flamme malgré ces tempêtes. »
À cela s’ajoutent des procédures de recrutement particulièrement longues. « Un éducateur postule, passe un entretien, puis reçoit parfois une réponse quatre ou cinq mois plus tard. Entre-temps, il a trouvé ailleurs. Un directeur m’a même confié qu’il recommençait certains entretiens pour la douzième fois. »
Sur le terrain, les absences non remplacées désorganisent rapidement le quotidien. Une situation qui entraîne aussi un brouillage des rôles, comme le précise Solayman Laqdim. « Quand il manque du personnel éducatif, on demande aux surveillants ou aux enseignants de prendre le relais. Résultat : au lieu de faire du scolaire, on fait de la surveillance. Ce ne sont pas des professionnels formés pour cela. Mais on continue à considérer que le métier d’éducateur, tout le monde peut le faire. La reconnaissance passe aussi par là. »
Toujours plus de places, mais à quel prix ?
Pour Solayman Laqdim, le problème des IPPJ ne tient pas uniquement au manque de moyens, mais à la manière dont ils ont été investis ces dernières années. « Quand j’ai commencé ma carrière, il y avait 84 places en IPPJ. Aujourd’hui, il y en a 245, et 41 supplémentaires sont annoncées. » En parallèle, d’autres dispositifs ont vu le jour (équipes mobiles, alternatives au placement, CCMD) mais, selon lui, la logique reste la même : augmenter les capacités d’accueil plutôt que renforcer la qualité de l’accompagnement.
Pour lui, l’intervention arrive souvent trop tard. « La plupart des jeunes placés étaient déjà dans des situations très préoccupantes avant. Pourtant, on connaît les leviers sur lesquels agir : la scolarité, la petite enfance, le handicap, la santé mentale. Il faut éviter le basculement. » Il appelle donc à investir davantage dans la prévention. « L’IPPJ, c’est le bout de la chaîne. On peut toujours réparer à ce moment-là, mais c’est beaucoup plus difficile et beaucoup plus coûteux. Un placement en IPPJ représente environ 600 euros par jeune et par jour. »
Pour illustrer cette logique, Solayman Laqdim utilise l’image de la bassine. « Quand vous avez une fuite d’eau chez vous, vous commencez par couper l’eau et réparer la fuite. Ici, c’est pareil : la fuite, c’est tout ce qui se passe en amont. Aujourd’hui, 106.000 élèves sont en situation de décrochage scolaire. C’est là qu’il faut agir. » Selon lui, créer davantage de places en IPPJ sans traiter ces causes profondes revient simplement à contenir le problème sans le résoudre. « Si, au lieu de réparer la fuite, on se contente de mettre une bassine — autrement dit, d’ouvrir de nouvelles places en IPPJ — l’eau finit par déborder. Alors on agrandit la bassine, puis on finit par mettre une baignoire. »
« Il faut arrêter de raisonner en quantité et augmenter la qualité »
Au fond, le rapport pose une question simple : que reste-t-il d’un projet éducatif quand ceux qui le portent manquent de temps, de stabilité et de reconnaissance ?
Une interrogation qui dépasse largement le seul cadre institutionnel. « Aujourd’hui, on attend partout de la performance, de l’efficacité, de l’efficience, de la rentabilité. Mais le travail éducatif s’inscrit dans un temps long. On travaille dans l’humain : ni les jeunes ni les éducateurs ne sont des machines », rappelle Christophe Rémion. Il met en garde contre une logique de résultats immédiats qui transformerait les institutions en « usines à jeunes », où l’on exige des changements rapides sans donner aux équipes les outils, le temps et les moyens nécessaires pour y parvenir.
Pour l’éducateur spécialisé, il devient indispensable de redonner aux équipes des espaces pour réfléchir à leurs pratiques, échanger et se former. « Si tout le monde garde le nez dans le guidon, plus personne ne peut prendre de recul sur son travail. »
Derrière les questions de moyens, c’est donc la finalité même des IPPJ qui se joue. Ces institutions peuvent-elles encore être des lieux où l’on accompagne, où l’on recrée du lien et où l’on prépare un après ? Ou risquent-elles de devenir progressivement des espaces centrés avant tout sur la gestion et la contention ? Comme le résume Solayman Laqdim : « Il faut arrêter de raisonner en quantité et renforcer la qualité de la prise en charge. »
Emilie Vleminckx, rédactrice en chef
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