Études en soins infirmiers : ce que vit la nouvelle génération d’infirmiers
Dans une société marquée par des crises sanitaires, économiques et environnementales, la santé mentale des jeunes est fragilisée. Les futur·es infirmier·ères ne sont pas épargné·es. Quels sont leurs besoins ? Comment les hautes écoles les soutiennent ? Comment les préparent-elles à la réalité de terrain ? Le Guide Social s’est entretenu avec la HELha et la Haute Ecole Léonard de Vinci.
Assertive, connectée, attentive à son bien-être : la génération Z bouscule les pratiques de formation en soins infirmiers. « Elle nous déboussole. Nous n’avons pas toujours les codes pour la comprendre », reconnaît Cécile Sottiaux, directrice aux enseignements à la HELHa, sur les sites de Gilly et de Jolimont.
Née entre la fin des années 90 et le début des années 2010, cette génération « digital native » redéfinit le travail : elle exige du sens, de la flexibilité et du bien-être. Les étudiant·es en soins infirmiers aussi. « Les jeunes sont plus assertifs que nous l’étions. Pour qu’ils fassent les choses, il faut qu’ils en comprennent le sens, là où nous les faisions simplement parce qu’on nous le demandait », observe Florence Orlandi, cheffe du département soins infirmiers et spécialisations à la Haute Ecole Léonard de Vinci.
Autre spécificité de la génération Z : l’attention portée à la santé mentale. Celle-ci étant par ailleurs fragilisée par une société de plus en plus anxiogène, marquée par des crises sanitaires, économiques et climatiques. « Nos étudiant·es expriment davantage leurs besoins et sont plus à l’écoute de leur bien-être », souligne à son tour Valérie Theunis, adjointe à la cheffe de département.
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Comment vont les étudiant·es en soins infirmiers ?
« La santé mentale des étudiant·es infirmiers me préoccupe », confie sans détour Cécile Sottiaux. « Nos jeunes sont soumis·es aux mêmes pressions que les autres, mais avec des contraintes supplémentaires liées aux stages et à un milieu professionnel qui n’est pas le monde des bisounours ».
Florence Orlandi constate également une « dégradation des conditions de vie ». Certain·es étudiant·es ne peuvent plus compter sur un soutien financier familial et doivent travailler en parallèle de leur formation. « Nous avons davantage d’étudiant·es qui ne sont plus concentré·es sur leurs études, ce qui joue certainement sur leur santé mentale ».
À la HELHa comme à la Haute École de Vinci, les constats se rejoignent : fatigue, absentéisme, voire quelques décrochages. « Des étudiant·es nous disent que c’est difficile, qu’ils perdent confiance en eux, qu’ils ont des doutes », raconte Valérie Theunis. Toutefois, pour la première fois l’an passé, la Haute École de Vinci a enregistré une baisse des abandons en cours de cursus. Un signal positif, « on ne sait pas encore si cela va perdurer », commente Florence Orlandi.
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La confrontation au terrain, une étape-clé
La formation en soins infirmiers prévoit au minimum 2.300 heures de stage, sur 4.600 heures de formation. « C’est un métier avec beaucoup de responsabilités et les études sont exigeantes », affirme Florence Orlandi. Cécile Sottiaux abonde : « Je ne connais pas d’autres formations qui comprennent autant d’heures et autant de temps de stage ».
La confrontation à la réalité du terrain constitue donc une étape clé, parfois difficile. Rapidement, les étudiant·es peuvent se trouver face à des situations complexes : la mort, la maladie, mais aussi des services sous tension, éprouvés par le manque de moyens, de personnel et les conséquences de la crise du Covid. Pour y faire face, les écoles tentent de les préparer au mieux : cours théoriques, jeux de rôle, simulations, rencontres avec des professionnel·les. « Il est impossible de tout anticiper, mais de nombreux dispositifs sont mis en place pour les soutenir », assure Valérie Theunis.
La Haute École de Vinci a également développé des cours de gestion de projet et d’identité professionnelle, abordant notamment les différences générationnelles, afin de faciliter leur intégration future dans les équipes. « La meilleure manière d’accompagner, c’est d’y aller progressivement », insiste Cécile Sottiaux. À la HELHa, les premiers stages se déroulent en maison de repos et de soins, « dans un environnement encore relativement cocoonant ». L’aventure hospitalière commence en deuxième année.
Les écoles évitent par ailleurs d’envoyer les élèves dans des services dont les difficultés sont déjà bien identifiées. Un partenariat étroit avec les infirmier·es chargé·es de l’accueil des nouveaux engagé·es (ICAN) permet d’anticiper les situations à risque. « C’est aussi leur rôle de nous alerter lorsqu’un service n’est pas en mesure d’accueillir des étudiant·es, par exemple lorsqu’il ne fonctionne qu’avec des intérimaires », précise Cécile Sottiaux.
De leur côté, les hôpitaux ont mis en place une série de dispositifs pour améliorer l’accueil des étudiant·es, observe Florence Orlandi, notamment avec la présence d’IRE (infirmier relais étudiants), un accueil personnalisé, ou encore le renforcement des ICAN. Résultat : « Nous avons davantage de retours positifs de la part des étudiant·es via les groupes de parole, les questionnaires d’appréciation », dit-elle.
Comment les hautes écoles accompagnent leurs élèves ?
Les hautes écoles affirment accorder une attention particulière à la santé mentale de leurs étudiant·es. Leur atout principal : une relation étroite avec leur public et la mise en place de dispositifs pour les accompagner.
La HELHa et la Haute École de Vinci prévoient des temps de parole autour des stages. Des activités d’intégration professionnelle réflexives sont également organisées pour « décortiquer » certaines situations, reprend Florence Orlandi. Les deux institutions disposent également de maîtres de formation pratique présents sur le terrain, capables d’identifier rapidement les situations préoccupantes.
Les étudiant·es ont aussi différent·es interlocuteur·rices vers qui se tourner. À la HELHa, les secrétaires jouent un rôle clé. « Certain·es étudiant·es se confient à elles, et elles sont remarquables pour repérer celles et ceux qui commencent à aller moins bien », salue Cécile Sottiaux. L’équipe enseignante est aussi composée d’infirmières formées à « décoder les informations non verbales et à repérer les premiers signes », reprend-elle. Des psychologues et assistantes sociales sont également à disposition des étudiant·es.
À la Haute École de Vinci, chaque étudiant·e dispose, tout au long de son cursus, d’un·e référent·e identifié·e. Un bouton d’alerte a aussi été intégré à la plateforme numérique de l’école, permettant de signaler des situations, de manière anonyme ou non.
A travers leurs cours ou l’organisation d’activités extra-scolaires, les deux établissements insistent sur un concept central : apprendre à prendre soin de soi pour pouvoir prendre soin des autres. « Nos étudiant·es ont une vingtaine d’années, et on a parfois l’impression qu’ils vivent comme au monastère. Il est essentiel qu’ils aient aussi une vie en dehors des études », rappelle Cécile Sottiaux.
Si j’avais une baguette magique…
Quelles pistes permettraient encore d’améliorer les conditions de formation ? Trois mots reviennent : choix, temps et moyens financiers.
D’abord, une compensation financière pour les étudiant·es, « en tous cas en troisième et quatrième année, quand ils passent la moitié de l’année en stage », suggère Valérie Theunis.
Ensuite, davantage de temps : pour les étudiant·es, afin de préserver un équilibre de vie ; mais aussi pour les professionnel·les, afin de mieux accueillir leurs futur·es collègues, complète Cécile Sottiaux.
Enfin, des ressources pour permettre à un plus grand nombre de services d’accueillir des étudiant·es. « Nous aimerions disposer d’un panel de stages plus large, afin de mieux répondre aux souhaits des élèves et d’éviter de les envoyer dans des lieux qu’ils ne souhaitent pas », conclut Florence Orlandi.
Caroline Bordecq
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