Les pairs-aidants en santé mentale : valoriser l’expertise du vécu

Les pairs-aidants en santé mentale: valoriser l'expertise du vécu

Des professionnels d’un genre nouveau intègrent de plus en plus les équipes qui œuvrent dans le secteur de la santé mentale : les pairs-aidants. Ces anciens patients, forts de leur expérience, offrent un soutien tout particulier, fait d’empathie et de bienveillance, aux personnes souffrant de troubles psychiques. Jean-Paul Noël, président de l’asbl Psy’Cause, a fait de la pair-aidance son nouveau métier. Rencontre avec celui qui a développé une expertise précieuse en tant qu’usager et proche.


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« J’ai travaillé durant 19 ans comme assistant pharmacien. Ce fut mon premier métier. A 35 ans, mon univers a basculé, après l’apparition de troubles bipolaires », lance Jean-Paul Noël (NDLR : à droite de la photo, en compagnie de sa famille), fondateur et président de l’asbl Psy’Cause, qui offre une aide psychosociale pour toutes personnes en souffrance psychique. Le pair-aidant poursuit : « Des années plus tard, mon fils a développé une schizophrénie. Je me suis retrouvé dans les deux cas de figure : usager et parent. Mes soucis de santé mentale étaient totalement incompatibles avec mon métier dans la pharmacie, n’ayant plus la même capacité d’attention. De fil en aiguille, je me suis donc investi sur le terrain et j’ai donné vie à mon association qui regroupe des usagers mais aussi des parents. En parallèle, à Bruxelles, avec mon amie Sophie Cephale nous avons créé l’asbl En route qui a une double mission : former et placer les pairs-aidants dans une série de structures. »

Ces travailleurs portent en eux un bien hautement précieux : le savoir expérientiel. Ou comment se glisser facilement dans les baskets de ces femmes et de ces hommes frappés par d’importantes souffrances psychiques. « Je fais souvent ce parallèle : un gynécologue homme ne connaît l’accouchement que de manière théorique et pratique. Il n’a jamais expérimenté la douleur, les sensations. Une femme qui endosse cette profession et qui a eu des enfants, si », commente-t-il. « Pour moi, rien ne remplace le vécu. Et c’est sur cette base que fonctionne la pair-aidance. Les anciens usagers connaissent en profondeur la thématique, comme ils sont passés par là, eux aussi. L’accompagnement qu’ils offrent est fait d’empathie, de bienveillance et est dénué de jugements. » Un pair-aidant qui se respecte doit aussi jouir d’une qualité d’écoute exacerbée. D’ailleurs la première étape à effectuer pour prétendre à cette carrière professionnelle est de suivre une formation à l’écoute active. « Nous pouvons évidemment utiliser avec le public rencontré notre expérience personnelle, en parler mais nous sommes là avant tout pour écouter. Il est essentiel de placer le curseur au bon endroit », insiste le cofondateur de l’asbl Psy’Cause et de l’asbl En route.

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Une présence indispensable à la sortie de l’hôpital

Les qualités du pair-aidant sont particulièrement utiles à un moment clé de la vie des patients en santé mentale : la sortie d’institution. Un moment très intense… « Pourtant peu de choses sont mises en place », déplore-t-il. Et de développer : « Quand on sort d’un séjour en hôpital psychiatrique, c’est la crise pour tout le monde : pour le patient évidemment mais aussi pour sa famille et ses proches. L’usager sort de la structure avec une prescription médicale en poche pour acheter ses médicaments. Par contre, on ne lui demande pas toujours s’il a assez d’argent pour obtenir les médicaments et s’il a même un logement convenable Il est donc plus que pertinent d’accompagner davantage les personnes dès leur sortie. »

Jean-Paul Noël rappelle que jadis des animateurs, attachés à certains hôpitaux, effectuaient ces missions d’accompagnement. De l’histoire ancienne aujourd’hui. « Pourtant, la sortie est un moment clé. Si elle se déroule mal ? Des rechutes sont à craindre. Voilà pourquoi il nous semble essentiel de faire intervenir des pairs-aidants à ce moment-là, surtout en cette période de réduction des séjours à l’hôpital. Les équipes mobiles ne sont pas assez nombreuses pour effectuer un accompagnement intensif. Les pairs-aidants peuvent donc être d’une grande aide, en effectuant un accompagnement psycho-éducatif. Ils peuvent donner des conseils concernant la prise du traitement et plus généralement expliquer comment adopter une bonne hygiène de vie. »

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L’adhésion totale de l’équipe : une condition sine qua non

Pour Jean-Paul Noël, c’est indéniable : la pair-aidance est un métier hautement essentiel qui a fait ses preuves sur le terrain. Il milite donc pour la reconnaissance, via un statut officiel, de cette profession fraîchement arrivée sur le sol belge. « Ces personnes étaient des usagers avant, elles sont donc proches des malades. Leur rôle essentiel est de faire le relais entre le personnel soignant et le patient », note-t-il. « Actuellement, il existe une formation officielle dispensée à l’université de Mons. Mais, le diplôme n’est pas encore considéré comme un certificat universitaire. Par contre, la formation est reconnue par certains professionnels du secteur et donc permet d’être engagé dans divers services. »

Ainsi, à l’heure actuelle, cinq pair-aidants en ont fait leur profession principale. Une de ces personnes travaille au sein d’une habitation protégée qui accueille des personnes qui n’ont pas assez d’autonomie pour voler de leurs propres ailes. D’autres sont engagées dans des cliniques où elles réalisent des animations ainsi que de l’accompagnement. Bref, plusieurs institutions du Royaume ont ouvert leurs portes à ces professionnels d’un genre nouveau. Mais, globalement, la pair-aidance est-elle bien vue par le personnel qui œuvre dans le secteur de la santé mentale ? « Certains professionnels ont la crainte que peut être on va prendre leur place », répond-il.

L’arrivée dans une institution d’un pair-aidant ne s’improvise donc pas car elle peut provoquer des levées de boucliers. « L’intégration dans une équipe nécessite une année de préparation », pointe-t-il. « Le projet ne peut pas être totalement lancé tant que tous les membres de l’équipe n’ont pas compris le but mais aussi les bénéficies d’une telle initiative. La pair-aidance nécessite une adhésion totale. Sinon, cela peut avoir des conséquences désastreuses. Il faut bien garder à l’esprit que les anciens usagers sont plus fragiles que la moyenne des citoyens. Ils ne vont donc pas bien vivre le rejet d’un ou plusieurs collègues. La préparation de l’équipe, afin de parvenir à une adhésion totale, est donc une priorité absolue avant de débuter réellement l’aventure. »

E.V.



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