Compétence territoriale : une aberration !

Compétence territoriale : une aberration !

Épousant une certaine logique en province, la règle de compétence territoriale des CPAS est une véritable plaie à Bruxelles, singulièrement dans le secteur de l’aide aux sans-abris.

Quand un ayant-droit introduit une demande d’aide sociale auprès d’un CPAS, la première chose qui est vérifiée par ce dernier est qu’il est bien l’organisme compétent pour traiter ladite demande. En clair, il faut s’assurer que la personne réside sur la commune du CPAS sollicité. Bruxelles-Capitale comporte 19 communes, et autant de CPAS. En tant qu’assistant social, je ne parviens pas à travailler sereinement avec cette règle face à une personne sans-abri. Et je pèse mes mots.

Le délai légal

Bien sûr, c’est le terme « résidence » qui importe, et non « domicile » : seul l’endroit où la personne a passé la nuit précédant sa demande est ainsi pris en compte. Le problème, c’est qu’un CPAS dispose légalement de 30 jours pour statuer sur une demande d’aide sociale. Et durant cette période de réflexion anticipant la prise d’une décision, le demandeur peut avoir « déménagé ».

Travaillant à Bruxelles, je ne compte plus les fois où, sans conviction, j’ai dû expliquer cette absurdité à des usagers incrédules, pour ne pas dire stupéfaits.

Par exemple, une personne me démontre qu’elle a séjourné la nuit dernière dans un parc situé à trois rues du bâtiment principal du CPAS – et sur le même territoire communal. Le temps que j’instruise son dossier et le présente au Comité Spécial, la personne a trouvé un abri plus confortable, au gré de ses rencontres et du bouche-à-oreille. Malheureusement pour elle, cet abri est situé sur une commune voisine. Je ne suis plus compétent pour traiter le dossier. Et je ne transfèrerai pas une miette de mon travail aux confrères d’à côté – cela m’est interdit. Tout sera repris de zéro. Quant à la décision qui sera prise par le nouveau CPAS compétent, il y a des chances qu’elle diffère de celle prise par mon CPAS.

Bien de chez nous

Voilà une situation typiquement belgo-belge. Bruxelles n’est pas New-York, elle n’en a ni la taille ni la population. Son petit million de citoyens a cependant 19 possibilités différentes de traitement face à l’action sociale. Dans ce cadre, la quantité de travail fournie pour absolument rien, si ce n’est au bon remplissage des statistiques communales (Coucou les élections de 2018 !) m’exaspère au plus haut point.

Bullshit job

J’aime ma profession. C’est un métier-passion. Mais comme toutes les passions il est parfois fatiguant émotionnellement, et il faut aller rechercher sa motivation à la source pour continuer.

Il y a plus motivant que le fait de voir son travail fourni finalement jeté à la poubelle. Et pour ajouter de l’inconfort à la frustration, il y aussi plus agréable que de se voir être l’ambassadeur d’une ineptie telle que la compétence territoriale. Car c’est l’assistant social qui, sur le terrain, doit expliquer les règles et faire face au mécontentement, à la détresse des usagers.

Il me prend parfois de philosopher sur le coût horaire de mon travail supporté par la collectivité. Si l’on tient compte des frais de transport, des cotisations, des assurances et du coût énergétique de mon bureau, cela fait une petite somme. Quand cette somme est dilapidée en incongruités administratives, j’ai littéralement l’impression de quitter le métier-passion pour évoluer dans le registre du bullshit job. Et j’ai dit que je pesais mes mots.

M.A.

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