« Bouillie » ou la vie après l’accident : le récit sans filtre de l’hôpital par Gaëlle Evrard
Trois semaines dans le coma, un an et demi d’hospitalisation et des séquelles à vie. Dans Bouillie, Gaëlle Evrard revient sur l’accident provoqué par un chauffard ivre qui a bouleversé son existence. L’ancienne journaliste y raconte, avec franchise mais aussi humour, la dépendance, l’intimité forcée avec les soignants et les petites humanités qui changent tout à l’hôpital.
Gaëlle Evrard n’a que 24 ans quand sa vie bascule. Le 9 avril 2012, elle rentre de chez ses grands-parents, où elle vient de fêter Pâques. Son compagnon est au volant. Le couple s’engage dans un carrefour, lorsqu’une voiture leur fonce dessus à vive allure, les projetant une quinzaine de mètres en contrebas de la route, sur un chemin de fer. Le conducteur est ivre. Il s’en sort avec quelques séquelles, une amende et un retrait de permis temporaire.
Gaëlle, qui a un traumatisme crânien, restera trois semaines dans le coma et un an et demi à l’hôpital.
Quatorze ans plus tard, elle vit toujours avec des handicaps et des douleurs chroniques. Dans son livre - Bouillie. Abécédaire d’une intimité broyée (éd. Echo, 2026) – l’ancienne journaliste raconte avec beaucoup de franchise et une pointe d’humour son accident, sa vie à l’hôpital, son rapport avec le personnel, les autres patients, ses proches…
"J’ai enfin cette reconnaissance de ma douleur, de mon handicap, de la dégueulasserie de l’affaire"
Le Guide Social : Quatorze ans après cet accident, quelle est votre vie ?
Gaëlle Evrard : Aujourd’hui, je suis maman d’une petite fille, je suis fatiguée et j’ai des douleurs partout, tout le temps. Les choses banales me demandent beaucoup d’efforts. Je suis toujours prise en charge, notamment avec de la kinésithérapie, pour apprendre à avoir le moins mal possible.
Je suis en incapacité de travail, mais j’organise des activités autour des émotions pour les enfants et d’écriture [son site : Blablabrol]. Les mots ne m’ont jamais quittée, le journalisme n’est jamais très loin.
Enfin, en ce moment je fais des présentations et des interviews autour de mon livre. A travers les lecteurs, j’ai enfin cette reconnaissance de ma douleur, de mon handicap, de la dégueulasserie de l’affaire. Ce que je n’ai pas eu via la justice.
Le Guide Social : Pourquoi avoir voulu écrire ce livre ?
Gaëlle Evrard : J’ai commencé à écrire neuf mois après l’accident. Au départ, je ne pensais pas en faire un livre. C’était simplement pour raconter et cracher ma haine. Cela s’appelait « Lettre à mon bourreau » car j’écrivais au responsable de l’accident, à qui je décrivais toutes les étapes par lesquelles je devais passer. J’écrivais au moment où les choses se déroulaient.
Souvent, un accident de voiture est vu comme un fait divers mais on ne voit pas l’envers du décor, et je voulais lui montrer ce que sa connerie monumentale avait provoqué dans ma vie et celle de mes proches.
"Il y en a qui m’ont dit vouloir devenir ambulancier après m’avoir écoutée"
Le Guide Social : Aujourd’hui, à qui s’adresse ce livre ?
Gaëlle Evrard : A tout le monde. Je prends toute la société et moi-même à partie. Il y a un chapitre qui s’intitule « Papillon » parce que beaucoup de gens m’ont comparé à un papillon, à un phénix, mais avant de devenir ce papillon il faut passer par tellement d’étapes ! Le cœur du livre, c’est tout ce combat caché pour tenter de sortir de cette chrysalide. Je voulais parler de toutes ces années horribles. Toutes les sphères de ma personne ont été touchées, toute mon intimité a été broyée et c’est ça être une blessée, une victime.
Même ma mère, qui était l’une des personnes les plus proches, m’a dit qu’elle ne savait pas que j’avais autant souffert. Mon livre lève le voile sur beaucoup de choses, en tout cas c’est ce que j’ai tenté de faire.
Le Guide Social : Ce livre est aussi un outil de sensibilisation.
Gaëlle Evrard : Il ouvre le débat et j’en suis super contente. Bien sûr, je n’ai pas la parole unique, je ne suis pas LA voix du handicap, mais je suis une voix du handicap.
Un accident de voiture peut arriver à tout moment, à tout âge, dans toutes les sphères de la société. Avant les fêtes de fin d’année, je vais dans les écoles et lorsque je parle avec des jeunes, avec mon bagou, ça les impacte. Il y en a qui m’ont dit vouloir devenir ambulancier après m’avoir écoutée. C’est gai.
"Les patients patientent et notre bien-être dépend des soignants"
Le Guide Social : Après votre accident, vous restez trois semaines dans le coma, puis un an et demi à l’hôpital. Comment décririez-vous cette expérience au sein du monde hospitalier ?
Gaëlle Evrard : Dans le chapitre « Cérébrolésés », je raconte que c’est comme si j’avais fait une incursion dans la série [américaine] Friends, où chaque épisode est titré « Celui qui… ». Je suis plongée dans un monde à part, où le temps est différent. Les patients patientent, même si pour ma part j’étais impatiente, et notre bien-être dépend des soignants.
C’est un monde de dépendance, où on est confronté à l’humain, c’est-à-dire soi-même, les autres patients, les soignants. [Dans le chapitre « Cérébrolésés », elle décrit – pour certains avec humour – ses « compagnons d’infortune », ndlr]
Parfois, les soignants sont bien lunés, d’autres fois ils sont débordés, et nous, nous sommes au bout de la chaine médicale. C’est assez paradoxal parce que parfois ils en ont marre alors que nous sommes la raison pour laquelle ils viennent bosser. Et inversement, parfois on en a marre de cette intimité forcée, alors que nous leur devons le fait d’être lavés, nourris, soignés. C’est le monde de l’ambivalence.
Le Guide Social : Vous abordez des questions très intimes sans tabou. Vous parlez de sexualité, d’hygiène, des conditions pour aller à la selle. Est-ce que vous vous êtes demandé jusqu’où vous pouviez / vouliez aller ?
Gaëlle Evrard : Oui, parfois je me demandais « Qui ça va intéresser ? C’est dégueulasse ». Pour la sexualité, ça a été très tendancieux parce que mon compagnon, avec qui je suis toujours, est très pudique, et il fallait que j’arrive à l’évoquer sans en faire un truc sur lui, tout en interpellant le corps médical sur le fait qu’il n’y a pas de sexologue dans les hôpitaux neurologiques. On n’en parle pas ! Comme si les handicapés n’avaient pas de vie sexuelle. C’est fou ! Nous sommes un peu traités comme de grands enfants.
"Donner son corps à quelqu’un, c’est effrayant"
Le Guide Social : Dans votre livre, vous évoquez la confiance envers le personnel. Est-ce que ça a été difficile pour vous de l’accorder ?
Gaëlle Evrard : Oui. Donner son corps à quelqu’un, c’est effrayant. Devoir appeler quelqu’un pour être changé parce qu’on a fait caca, c’est trash. Être palpée, devoir se mettre de côté pour qu’on nous lave les fesses, c’est dégradant. Ce sont des gestes que normalement on fait soi-même et on ne sait pas comment les autres vont les faire. Au tout début, j’avais tellement de douleurs que j’avais peur que les infirmières me refassent mal lorsqu’elles me touchaient. Les soignants nous répètent qu’ils sont habitués, mais pas nous.
Le Guide Social : Qu’est-ce qui faisait qu’à un moment donné vous finissiez par accorder votre confiance ?
Gaëlle Evrard : C’était déjà le fait d’être reconnue et de ne pas être appelée « chambre numéro … ». Puis, je me souviens de cette infirmière qui me faisait rire lorsqu’elle venait soigner une plaie que j’avais au niveau de l’aine. Elle imitait Eli Kakou [humoriste marseillais], elle en faisait quelque chose de marrant. J’avais mal mais je riais ! Là où d’autres regardaient la plaie en commentant : « C’est vraiment crapuleux ». Et j’avais l’impression de n’être qu’une grosse plaie dégueulasse.
Les personnes avec qui je suis restée en contact sont celles avec qui je me marrais. Et ça pouvait être tout le monde : des thérapeutes, un convoyeur, une personne de l’équipe de nettoyage.
"Je ne connais pas beaucoup de monde qui ont vécu… survécu aussi longtemps à l’hôpital"
Le Guide Social : Vous racontez aussi des scènes difficiles, comme celle d’une éducatrice qui vous laisse dans vos selles parce qu’elle n’apprécie pas votre réaction. Pourquoi était-ce important de montrer cela ?
Gaëlle Evrard : Parce que je veux faire comprendre ce que cela signifie d’être hospitalisé aussi longtemps. A ce moment-là, l’éducatrice me laisse avec les fesses souillées et c’est comme si j’avais été punie d’être limitée, d’être handicapée. C’est comme si je devais toujours m’excuser. Je suis peut-être une râleuse, j’ai parfois chouiné, mais j’ai fait preuve de patience. Je ne connais pas beaucoup de monde qui ont vécu… survécu aussi longtemps à l’hôpital.
Le Guide Social : Il y a une volonté de votre part d’interpeller le personnel soignant.
Gaëlle Evrard : Oui. Faire réagir les services. Pas de manière négative et sans dire « vous êtes nuls ! », car il y a du bon, du beau et du mauvais. Bousculer aussi les médecins en blouse blanche qui sont dans leur bureaux en acajou, qui ne mettent pas les mains dans le cambouis et qui sont pourtant décisionnaires de plein de choses. C’est comme un anthropologue qui observe une tribu et fait un compte rendu, sauf que là je faisais aussi partie de la tribu et que mon observation était contraignante.
Le Guide Social : Quelles sont les conclusions de cette observation ? Que retenez-vous de votre prise en charge ?
Gaëlle Evrard : Je retiens d’abord des gens formidables, comme mon ergothérapeute qui est devenu un ami. Il y a de belles personnes, qui ont la capacité de mettre leur égo de côté, qui ne sont pas seulement là pour faire leurs heures mais qui voulaient m’aider à reprendre confiance en moi. Il y avait aussi cette infirmière qui apportait des tisanes aux patients, alors qu’elle n’était pas obligée de le faire. Je retiens tous ces petits gestes d’humanité.
A l’inverse, je retiens des horreurs. Si bien que lorsque j’ai dû être opérée en urgence de l’appendicite, des années après, je ne voulais plus retourner à l’hôpital parce que je sais que les infrastructures sont nulles. Pour vous donner un exemple, lorsque j’ai accouché, il n’y avait pas de chambre PMR. C’est aberrant !
"Certains ont le titre de soignant mais oublient de prendre soin"
Le Guide Social : La question de l’humanité est en toile de fond dans votre livre. Vous témoignez de ces petits gestes d’humanité, mais décrivez aussi un lieu (in)hospitalier. A quel moment avez-vous vu l’humanité disparaitre à l’hôpital et où était-elle la plus présente ?
Gaëlle Evrard : Dès qu’on est confronté qu’à l’appareil, c’est déshumanisant. Même si certaines machines sont là pour nous aider. C’est quand il n’y a pas de dialogue que l’humanité se barre. En revanche, lorsque vous êtes en face-to-face avec le soignant, pour parler ou manger, là il y a de l’humanité. Je me souviens d’une infirmière qui me faisait des shampoings comme chez le coiffeur, quel bonheur ! L’humanité se trouve dans ces petits gestes, sans appareils médicaux. Cela étant, certains ont le titre de soignant mais oublient de prendre soin.
Le Guide Social : Vous parlez de vos proches, votre famille, votre compagnon, vos amis, quel rôle ont-ils joué lors de votre hospitalisation ?
Gaëlle Evrard : Autour de moi, j’avais une équipe dingue, des proches formidables et grâce à eux ça a adouci mon séjour. Ce mot est débile d’ailleurs, on n’est pas en séjour à l’hôpital…
Le Guide Social : Lors de votre hospitalisation, vous avez été en contact avec ceux que vous appelez les « punis ». Ces personnes doivent réaliser des heures de travail d’intérêt général après avoir commis des infractions sur la route. Comment l’avez-vous vécu ?
Gaëlle Evrard : Au début, j’étais terrorisée de croiser le crétin qui m’a accidenté. J’ai mis du temps avant de comprendre que ce ne serait pas le cas.
Les « petits punis », qui devaient faire deux jours de travail d’intérêt général, ce sont ceux avec lesquels j’ai le plus discuté ou je me suis le plus engueulé. Souvent c’étaient des hommes, entre 20 et 40 ans, qui s’en foutaient, qui banalisaient leur peine. Ils regardaient l’heure en soufflant. Je trouve que ce n’est pas une vraie peine. Je ne dis pas qu’il faut faire œil pour œil, dent pour dent, mais c’est trop facile. Je pense que pour vraiment leur faire prendre conscience, il faudrait les amener sur les autoroutes, aller ramasser des corps ou désincarcérer des voitures.
"Ce n’est pas Grey’s Anatomy mais on peut former une bonne compagnie avec le soignant"
Le Guide Social : Aujourd’hui, quel rôle jouent les équipes de soignants dans votre vie ?
Gaëlle Evrard : Ils sont des béquilles humaines, ils m’accompagnent pour aller le moins mal possible. Tant qu’on est à l’hôpital, il y a une sorte de package mais une fois qu’on en sort, on peut davantage choisir le thérapeute qui va nous suivre. Maintenant, je fonctionne beaucoup avec mon médecin traitant, il m’aiguille, je discute davantage et je ne subis plus.
Le Guide Social : Que raconte votre expérience du secteur de la santé ?
Gaëlle Evrard : Ce n’est pas Grey’s Anatomy [une série américaine], mais on peut former une bonne compagnie avec le soignant. Ce n’est pas le soignant qui sait tout et le soigné qui ne sait rien, mais les deux doivent se nourrir, ce sont des échanges.
Maintenant si, grâce à ce livre, je peux empêcher qu’une personne ne prenne pas la voiture "mort-saoul" ou bien qu’un kiné appelle un patient « le traumatisé crânien » plutôt que par son prénom, alors je n’aurais pas tout perdu.
Propos recueillis par Caroline Bordecq


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