Pour une reconnaissance politique des épiceries sociales
Face à l’augmentation de la précarité alimentaire, les épiceries sociales bruxelloises refusent d’être cantonnées à un rôle d’aide d’urgence. Soutenues par de nombreux services de santé et d’action sociale, elles appellent les autorités régionales à reconnaître pleinement leur mission et à leur garantir un financement structurel. Dans cette carte blanche adressée au gouvernement bruxellois, elles défendent un modèle qu’elles jugent indispensable pour préserver la dignité, la santé et l’inclusion des personnes les plus fragilisées.
Monsieur le Ministre bruxellois de l’Action sociale, Monsieur Laaouej,
Madame la Secrétaire d’État bruxelloise à la Santé, Madame Lalieux,
L’actualité nous l’a encore rappelé ces derniers jours : près de 4 Belges sur 10 peinent à boucler leur fin de moi [1]. La précarité alimentaire a bondi de 251% en 30 ans, indique une récente étude de la Fédération des Services Sociaux [2]. L’insécurité alimentaire n’est plus une situation exceptionnelle, elle est devenue structurelle. Et lorsque arrivent les congés d’été, les difficultés, elles, ne prennent pas de vacances : l’aide alimentaire reste plus indispensable que jamais.
Dès lors, une question s’impose : pourquoi l’aide alimentaire continue-t-elle d’être traitée comme une réponse d’urgence, ponctuelle et essentiellement caritative ?
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L’alimentation, un enjeu majeur de prévention
Manger, ce n’est pas juste remplir son assiette. Une alimentation saine et variée est un déterminant majeur de santé physique et mentale, mais aussi un facteur essentiel d’inclusion sociale. « Partager un repas en famille, faire ses choix alimentaires selon ses besoins et ses envies, entretenir les recettes culinaires familiales et culturelles, tout cela participe au bien-être et à l’inclusion sociale », rappelle Nayé Bathily, coordinatrice de l’asbl Réseau Santé Diabète. L’alimentation est donc un enjeu majeur de prévention.
Dans ce contexte, les épiceries sociales proposent un modèle qui dépasse la logique de l’aide d’urgence et strictement caritative. Elles permettent l’achat de produits à prix fortement réduits (entre 50 et 90 % moins cher), garantissant ainsi l’accès à une alimentation variée et de qualité pour tous.
« En venant à l’épicerie sociale, j’ai plaisir à manger, j’ai plaisir à cuisiner, j’ai plaisir à grignoter », témoigne Lucas Fabry, client. « Je peux faire des courses pour une semaine sans être obligé de tout cuisiner le jour-même. Et en payant mes courses, je me sens moins coupable, c’est moins humiliant ».
Faute de reconnaissance officielle, les épiceries sociales dépendent de financements instables
Le maintien d’un acte d’achat n’est pas anodin. Il soutient l’autonomie, réduit la stigmatisation et permet aux ménages de planifier leurs courses. Plus important encore : il préserve la dignité. Ces structures jouent aussi un rôle de cohésion sociale et de soutien à la parentalité, en particulier pour les mamans solos – premières touchées par les situations de précarités – qui peuvent accéder à des produits non discriminants, loin de l’image de « l’aide aux pauvres ».
À Bruxelles, une douzaine d’épiceries sociales existent déjà. Plus de la moitié ont été créées à l’initiative de CPAS, les autres par des associations ou par la Croix-Rouge. Mais faute de reconnaissance officielle, elles dépendent de financements instables : appels à projets, mécénats ou partenariats privés, à l’exemple de l’épicerie sociale Les Capucines, qui ne pourrait simplement pas exister sans son partenariat avec Carrefour Belgique. Certains CPAS, comme celui d’Ixelles, sous pression budgétaire, ont fermé leur épicerie et privilégient désormais les colis alimentaires, moins coûteux à court terme.
Cette absence de reconnaissance empêche les épiceries sociales de s’inscrire véritablement dans une politique publique de santé et d’action sociale. Elle freine également la professionnalisation du secteur. Or, l’expérience du secteur non-marchand le prouve : dès qu’un dispositif est reconnu par les pouvoirs publics, les équipes se stabilisent, les compétences se développent et la qualité de l’accompagnement des projets s’améliore durablement.
Leur donner les moyens d’exister durablement et professionnellement...
Pourtant, en mars dernier, la nouvelle Déclaration de Politique Régionale s’engageait à mettre en place « une politique de santé axée sur la prévention et agissant sur tous les déterminants de santé, en ayant une approche « santé » transversale à l’ensemble des politiques publiques » [3].
Aujourd’hui, nous demandons :
- La reconnaissance officielle des épiceries sociales comme dispositif à part entière d’action sociale et de prévention de la santé ;
- La mise en place d’un cadre de financement structurel, d’incitants fiscaux pour les entreprises agroalimentaires belges permettant de remonter la chaine de valeur des dons de denrées, des accès spécifiques aux mesures d’aide à l’emploi ;
- Leur intégration dans une stratégie régionale de lutte pour des bruxellois en santé et inclus dans la société.
L’accès à une alimentation digne ne peut dépendre de la seule générosité privée ou de subsides temporaires. S’il est reconnu comme un droit fondamental, il doit être garanti par une politique publique claire, stable et assumée.
La question n’est plus de savoir si les épiceries sociales sont utiles. Elle est de décider si la Région souhaite leur donner les moyens d’exister durablement et professionnellement.
Lettre ouverte signée par :Les épiceries sociales et aide alimentaire bruxelloises : Les Capucines Bruxelles, Episol Schaerbeek, Caba Jette, Epi St.Gilles, Amphora du cpas de Molenbeek, l’aide alimentaire du cpas d’Ixelles, Espace Libellule Etterbeek.Les services de de première ligne (santé, social, logement, famille) : Le Centre de Santé Miroir, le Centre d’Entraide de Laeken, le centre de jour pour jeunes d’Enaden, le centre de planing familial Plan F, le centre d’aide aux personnes Amis d’accompagner, les services de santé mentale ULB des Marolles et Psycho-Etterbeek, le service de médiation de dettes de Wolu-Services ASBL, le Réseau Santé Diabète-Bruxelles, le Service de formation et d’Education Populaire, l’Office de la Naissance et de l’Enfance.
[1] : RTBF, « Près de 4 Belges sur 10 ont eu des difficultés à boucler leur fin de mois, indique Statbel », https://www.rtbf.be/article/pres-de-4-belges-sur-10-ont-eu-des-difficultes-a-joindre-les-deux-bouts-en-2025-indique-statbel-11727494 (consulté le 28 mai 2026).
[2] : RTBF, « Ces colis sont vitaux pour ma famille » : en Belgique, l’aide alimentaire face à une hausse historique de la précarité », https://www.rtbf.be/article/ces-colis-sont-vitaux-pour-ma-famille-en-belgique-l-aide-alimentaire-face-a-une-hausse-historique-de-la-precarite-11725607 (consulté le 28 mai 2026).
[3] : Déclaration de Politiques Régionale du Gouvernement bruxellois du 13 février 2026, p.27.
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