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Quarante ans au cœur du travail social : bilan d’une assistante sociale en fin de carrière

Quarante ans au coeur du travail social : bilan d'une assistante sociale en fin de carrière

Semaine du travail social | Dans quelques semaines, Dominique, assistante sociale, prendra sa pension après plus de quarante ans de carrière. Un parcours riche, forgé au contact du terrain et des réalités du logement social. À l’occasion de la Journée mondiale du travail social, ce 17 mars, qui se prolongera toute la semaine sur le Guide Social, elle a accepté de revenir sur son chemin professionnel et sur les évolutions d’un métier qu’elle a vu profondément changer.

Le Guide Social : Pouvez-vous résumer votre parcours professionnel ?

Dominique : J’ai commencé à travailler à l’âge de 20 ans. J’ai trouvé mon premier emploi en envoyant des candidatures tous azimuts. J’ai d’abord travaillé comme éducatrice pendant environ deux ans, dans un institut médico-pédagogique. Ensuite, j’ai effectué un remplacement d’un an comme assistante sociale dans un CPAS, dans un service d’aide familiale. J’ai ensuite travaillé dans une ASBL qui s’occupait du placement d’enfants décidés par le juge en famille d’accueil. Après cela, j’ai rejoint une société de logement social, où j’ai finalement fait l’essentiel de ma carrière.

Le Guide Social : Pour vous, le terrain a toujours été important.

Dominique : Oui, tout à fait. Le terrain est essentiel pour comprendre les locataires, leurs situations et essayer de trouver des solutions. Dans mon travail, je gérais notamment les situations de contentieux locatif. Très vite, j’ai voulu aller directement à la rencontre des locataires. Beaucoup de personnes ne réagissent pas aux lettres de rappel, donc j’ai proposé des visites à domicile pour comprendre ce qui se passait et essayer de trouver des solutions avant d’arriver à des situations irréversibles, comme l’expulsion. Aujourd’hui encore, même en tant que directrice du service social et locatif, je continue à faire du terrain. Nous n’avons qu’une seule référente sociale et la charge de travail est importante, donc il arrive régulièrement que nous allions ensemble en visite à domicile et c’est essentiel pour savoir de quoi on parle.

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"Aujourd’hui, il y a une pression beaucoup plus forte sur les résultats"

Le Guide Social : Comment décririez-vous l’évolution du métier de travailleur social au cours de votre carrière ?

Dominique : J’ai connu différentes réalités. Au début de ma carrière, dans les structures où j’ai travaillé – notamment dans l’aide à la jeunesse – le travail social était vraiment au centre de l’institution. Dans le logement social, c’est un peu différent. Ce sont des structures qui doivent aussi répondre à des impératifs de gestion et de rentabilité. Le travail social est vu comme un outil au service de la société et non comme une fin en soi. Il faut donc trouver un équilibre entre l’aide aux personnes et les attentes de l’employeur, notamment en ce qui concerne les loyers impayés ou les dégradations des logements. Aujourd’hui, il y a une pression beaucoup plus forte sur les résultats. On nous demande de limiter les contentieux, d’éviter les dégradations, de produire des résultats concrets. Et ce n’est pas toujours simple, parce que le travail social nécessite du temps.

Le Guide Social : Avez-vous observé une évolution dans les problématiques rencontrées par les publics ?

Dominique : Oui, très clairement. Les situations sont devenues beaucoup plus complexes. Avant, on rencontrait parfois une difficulté principale : un problème financier, par exemple. Aujourd’hui, les problématiques se cumulent souvent : précarité, problèmes d’hygiène, difficultés familiales, agressivité, isolement… Tout est mélangé. Et parfois ces situations existent depuis plusieurs générations. On essaie d’intervenir très tôt, notamment dès l’entrée dans le logement, pour prévenir les difficultés. Mais malgré cela, on arrive parfois à des situations très dégradées : logements abîmés, portes cassées, murs troués… C’est difficile, parce que l’objectif est justement d’éviter d’en arriver là.

On travaille aussi beaucoup plus en partenariat avec d’autres institutions et services, mais les choses restent souvent compliquées, notamment parce que de nombreux services vont refuser d’intervenir tant qu’il n’y a pas une demande de la personne ou de la justice, même si la situation le nécessiterait. Je pense notamment au suivi de certaines familles, au suivi des enfants. Parfois, j’ai l’impression que certains se lavent les mains et se renvoient la balle. Pourtant, nous, au niveau du logement, on est une porte d’entrée privilégiée et on voit beaucoup de choses très tôt, surtout maintenant qu’on a un suivi des locataires dès leur entrée dans le logement.

L’informatique : un gain de temps… et de nouvelles exigences

Le Guide Social : Le cœur du métier a-t-il changé ?

Dominique : Dans le logement social, oui. Au début de ma carrière, il n’existait pas vraiment de dispositif d’accompagnement social. Aujourd’hui, c’est inscrit dans la réglementation. Les sociétés de logement reçoivent des subsides pour engager un travailleur social. Le référent social doit aussi produire un rapport d’activité pour la Région wallonne. Il y a également une dimension collective qui s’est développée : des activités pour favoriser la cohésion sociale entre locataires, par exemple. C’est donc une évolution très positive, même si les moyens restent limités. Il y a une reconnaissance de la nécessité du travail social dans ce secteur, c’est important.

Le Guide Social : Qu’en est-il de l’évolution de la charge administrative et de la digitalisation ?

Dominique : Quand j’ai commencé, il n’y avait pas d’ordinateur. Tout se faisait à la main ou à la machine à écrire. Même les calculs de loyers étaient réalisés manuellement. L’arrivée de l’informatique a clairement facilité certaines tâches. Mais en même temps, elle a amené de nouvelles exigences. Aujourd’hui, on doit rédiger beaucoup plus de rapports, produire des statistiques, documenter chaque visite. Donc la technologie facilite certaines choses, mais elle crée aussi davantage de travail administratif. Elle engendre une certaine attente aussi. Tout va plus vite, on doit répondre plus rapidement, faire plus de tâches, produire plus en moins de temps.

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"J’aimerais que tous les travailleurs sociaux adoptent réellement une posture de travailleur social, sans jugement"

Le Guide Social : Quelles sont les valeurs qui ont guidé votre pratique professionnelle ?

Dominique : Pour moi, la valeur principale est le respect des personnes. Les gens ne sont pas toujours responsables de la situation dans laquelle ils se trouvent. J’ai toujours essayé d’écouter les personnes et de reconnaître leurs difficultés. Cette attitude permet souvent d’obtenir plus de résultats que d’arriver directement avec des reproches. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas rappeler les règles. Il y a un cadre à respecter. Mais on peut le faire dans le respect.

Le Guide Social : Si vous aviez une baguette magique pour changer une chose dans le travail social aujourd’hui, que changeriez-vous ?

Dominique : J’aimerais que tous les travailleurs sociaux adoptent réellement une posture de travailleur social, sans jugement. Je vois encore trop de situations où les personnes sont rapidement cataloguées ou jugées. Quand on est dans le jugement, on ne trouve pas de solutions. Je souhaiterais aussi qu’on soit beaucoup plus dans la prévention, notamment dès l’enfance, pour éviter que les situations de précarité se reproduisent de génération en génération.

Le Guide Social : Êtes-vous optimiste pour l’avenir du travail social ?

Dominique : Je suis plutôt inquiète. J’ai l’impression que les politiques actuelles donnent moins de moyens au travail social et qu’on se dirige davantage vers des logiques de contrôle. J’ai récemment entendu que dans les CPAS, on allait mettre en place des contrôleurs sociaux. Mais ce n’est pas le rôle du travailleur social ! On n’arrivera à rien avec de telles logiques. Lorsque l’intervention est uniquement basée sur le contrôle, les personnes ferment la porte. Et dans ce cas-là, il devient très difficile d’accompagner les situations.

Propos recueillis par MF - travailleuse sociale



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