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Stage d’assistante sociale : ce que je n’étais pas prête à accepter

03/02/26
Stage d'assistante sociale : ce que je n'étais pas prête à accepter

Le stage joue un rôle déterminant dans la formation d’une future assistante sociale : c’est le moment où la théorie rencontre la réalité — et parfois le choc. J’entame ce stage avec l’engagement de contribuer à un métier fondé sur des valeurs humaines profondes. Très vite, ce que j’observe me trouble, profondément. Ce texte est donc un cri. Un cri de détresse. Un cri de colère face à des pratiques institutionnelles qui, à mes yeux, trahissent l’essence même du travail social. J’ai choisi de rester debout. De dire. D’affirmer que les valeurs auxquelles je crois — la dignité, le respect, l’humanité — restent essentielles. C’est là mon positionnement professionnel.

L’idéal brisé : quand la pratique institutionnelle trahit les principes du travail social

Le stage est souvent présenté comme le passage permettant de confirmer une vocation et de comprendre comment le métier se vit réellement sur le terrain. Pourtant, mon expérience en CPAS révèle un écart profond entre les valeurs qui fondent le travail social, telles qu’elles sont enseignées dans les écoles sociales, et certaines pratiques observées au quotidien.

Très rapidement, une question s’impose : « Comment m’investir dans un stage dont les pratiques me heurtent ? » Et derrière elle, une autre : « Comment trouver ma place dans un cadre qui semble s’éloigner du véritable travail social ? »

Je ne parviens pas à reconnaître dans les pratiques institutionnelles les fondements du travail social tels que je les ai appris. Rien ne me prépare à endosser un rôle marqué par le contrôle, la suspicion ou la dénonciation. Le malaise ressenti est profond. Il ne s’agit pas d’un stage déplaisant mais d’une expérience qui heurte ma conception de l’humain et surtout de l’humanité.

Rentrer chez moi, retrouver mon confort, après avoir assisté, malgré moi, à des pratiques qui fragilisent davantage des personnes déjà précarisées m’est inconcevable.

Très vite, je comprends que ce stage est un véritable séisme intérieur. Comme si deux univers se superposent sans jamais se rejoindre : celui de la formation où l’on parle dignité humaine, lien social, éthique, justice sociale et accueil, et celui du terrain où d’autres dynamiques semblent dominer, des démarches éloignées de l’accompagnement tel qu’on nous l’enseigne.

Alors j’écris chaque soir, pour rester fidèle à mes valeurs et pour tenir debout.

Lire aussi : Comment trouver un stage d’assistant social : les conseils d’une Maitre de Formation Pratique

L’accueil : une distance qui commence avant même l’entretien

Cette question de l’accueil est l’un des premiers chocs. Dans ma formation, on m’apprend que l’accueil est un acte fondamental du travail social : un moment où l’on s’assoit avec la personne, où l’on cherche un regard, un souffle commun, une manière d’ouvrir un espace humain. Sur le terrain, toutefois, l’accueil commence derrière une vitre, dans une pièce étroite et froide où la personne se retrouve isolée dans un petit sas sécurisé. Avant même que le premier mot soit prononcé, la distance est déjà installée.

La pièce est coupée en deux par une paroi transparente mais infranchissable, renforcée par une structure métallique qui empêche même de se voir correctement. C’est comme si la personne doit être tenue à distance, comme si son humanité peut représenter un danger.

Puis Pauline arrive. Son visage est marqué de coups, ses jambes pleines d’hématomes, sa voix hésitante essaie de trouver un passage à travers la vitre. Elle bouge la tête pour tenter de voir qui lui parle, pour deviner une expression, un signe de compassion. Et moi, je me retrouve coincée derrière cette paroi, réduite à regarder sans pouvoir m’approcher, sans pouvoir simplement lui tendre une main et surtout sans pouvoir être là comme une assistante sociale doit l’être.

Cette scène me marque profondément : comment accueillir quelqu’un dans la dignité quand l’environnement tout entier dit le contraire ? Comment prétendre soutenir une personne quand l’espace qui l’entoure la place d’emblée dans une position d’exclusion, de surveillance et d’isolement ?

La dimension du contrôle : un glissement qui dépasse l’imaginable

Le choc s’amplifie lorsque je découvre certaines pratiques institutionnelles que rien, absolument rien dans ma formation, ne me prépare à rencontrer

Instagram comme outil de sanction

Lors d’un échange, une assistante sociale raconte presque fièrement comment elle a « démasqué » une personne grâce à son profil Instagram. Le compte étant public, elle fait des captures d’écran et transmet celles-ci afin de justifier une suppression de revenu d’intégration.

Oui, un réseau social public est accessible à tous : n’importe qui peut voir nos photos, nos statuts, nos commentaires, nos moments de vie partagés parfois sans réfléchir, parfois sans réaliser qu’ils peuvent être interprétés, sortis de leur contexte ou instrumentalisés.

Mais que ces informations accessibles à tout un chacun puissent devenir une arme décisionnelle dans les mains d’une assistante sociale… là, la ligne est franchie. Car un réseau social, ce n’est PAS un outil d’évaluation de la réalité d’une personne.

Il est difficile d’imaginer qu’un outil conçu pour partager puisse devenir un outil de sanction. Il est tout aussi difficile d’admettre qu’une assistante sociale, censée protéger, écouter et accompagner, puisse utiliser ces espaces publics comme un moyen de repérer, de surveiller ou de piéger une personne.

Ce n’est pas le caractère public d’un réseau social que je remets en question mais la manière dont il est utilisé. Je sais déjà que l’éthique et la dignité doivent guider nos pratiques… et c’est précisément pour cela que voir ces principes ignorés me choque profondément.

Fouiller un compte Facebook à la recherche d’un mensonge

Je suis aussi témoin d’un moment où, quelques minutes après le départ d’une femme enceinte venue avec son cousin, ma maître de stage ouvre Facebook pour vérifier s’il ne s’agit pas du père de l’enfant. Le simple fait qu’elle ait entendu le mot « chou », et que cela lui paraisse à elle étrange ou suspect, suffit à déclencher une vérification.

Encore une fois, je me demande : À quel moment cesse-t-on d’écouter pour préférer surveiller ? Ce geste devient un réflexe, presque automatique, comme si la parole des personnes n’a plus aucune valeur en soi.

Lire aussi : Le travail social se dote d’un nouveau Code de déontologie

Prendre le GSM d’une bénéficiaire et vérifier ses transactions bancaires

Une autre scène me marque profondément : une jeune femme, au bord des larmes, se voit demander son GSM. Son application bancaire est ouverte pour que l’on puisse vérifier ses dépenses, son loyer, ses retraits. Je sais pourtant, parce que je me suis renseignée, que le CPAS ne peut pas systématiquement exiger l’accès direct aux comptes et que la personne n’a aucune obligation de justifier chacune de ses dépenses au centime près.

Les extraits peuvent être demandés dans certains cas, oui, mais l’ouverture d’un compte bancaire sous les yeux du bénéficiaire, ce contrôle intrusif et immédiat… ça, rien ne l’impose. Et surtout, rien ne le justifie humainement.

Dans ce moment-là, la précision des montants semble plus importante que la précision de ses mots. La preuve comptable plus importante que sa détresse rendue invisible par la logique du contrôle. La suspicion plus forte que l’écoute.

Et moi, face à elle, je sens son malaise, sa honte, son humiliation presque palpable. Je pense à tout le courage qu’il faut pour franchir la porte d’un CPAS… et au peu de douceur qu’elle reçoit en retour.

Quand mes propres limites rencontrent celles de l’institution

Je ne prétends pas et ne prétendrai jamais, être la future assistante sociale parfaite. Des erreurs, j’en ai certainement déjà commises, peut-être même sans m’en rendre compte et j’en ferai encore.

Je ne comprends pas comment on peut travailler depuis tant années dans le social, au cœur même d’un métier qui place l’humain au centre, tout en restant à des millions de kilomètres de la personne concernée alors qu’elle se trouve juste là, en face, à portée de regard. Voir cette distance me fait mal, presque physiquement. Comme si l’humanité s’effaçait lentement derrière un rôle, une fonction, une habitude institutionnelle.

Et c’est là que je réalise quelque chose d’encore plus dérangeant : ce dont je suis témoin dépasse le cadre du métier d’assistante sociale. Cela va au-delà des compétences, au-delà des procédures, au-delà même du rôle tel qu’on nous l’enseigne.

Je vois des attitudes qui ne reflètent pas l’accompagnement mais le jugement. Je vois des manières de faire qui mettent la suspicion avant la relation. Je vois des réflexes institutionnels qui semblent s’être installés au point de devenir normaux alors qu’ils n’auraient JAMAIS dû l’être.

Ce fossé immense entre ce que le métier devrait être et ce que je vois parfois qu’il devient me bouleverse profondément. Il m’oblige à revenir à l’essentiel : qui je veux être dans ce métier et quelles valeurs je refuse de perdre.

Et malgré tout ce que je vis durant ce stage, une conviction demeure : c’est vers l’humain que je veux me tourner. Vers la rencontre, la compréhension, la bienveillance. Vers cette manière d’être au monde et à l’autre qui représente le véritable cœur du travail social.

Une étudiante qui se forme au métier d’assistante sociale

(Par souci de discrétion, notre témoin a souhaité rester anonyme)



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