Les entreprises de travail adapté face à la crise énergétique : « Les emplois ne seront pas notre variable d’ajustement ! »

12/10/22
Les entreprises de travail adapté face à la crise énergétique : « Les emplois ne seront pas notre variable d'ajustement ! »

Face à la crise énergétique et économique, l’Eweta, la Fédération Wallonne des Entreprises de Travail Adapté propose des mesures concrètes pour soutenir les ETA. Une chose est sûre : « Les emplois ne seront pas notre variable d’ajustement ! », (r)assure Gaëtane Convent, directrice de l’Eweta. S’il n’est pas question de parler de licenciement, le recours au chômage économique n’est, en revanche, pas exclu. Entretien.

Créée en 1987, l’Eweta représente les 54 Entreprises de Travail Adapté wallonnes et germanophones. Le secteur emploie 10.250 travailleurs dont plus de 8.500 personnes en situation de handicap.

Les entreprises de travail adapté constituent de véritables entreprises, actives sur le marché. Elles font face aux mêmes contraintes et exigences que toute autre structure ayant une activité commerciale. A ce titre, elles sont, elle aussi, confrontées à la hausse des prix de l’énergie, des matières premières et des matériaux et ont besoin d’être soutenues.

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"Nous demandons au gouvernement wallon de supprimer ce mois de décalage pour que l’indexation des salaires puisse coller à la réalité"

Guide Social : Quelle est la situation au sein des ETA wallonnes et germanophones face à la hausse exponentielle des coûts (énergétiques, des matières premières et des matériaux) ? Certaines ETA ont-elles sensibilisé l’Eweta aux difficultés qu’elles rencontrent ?

Gaëtane Convent : La situation au sein de nos ETA n’est pas alarmiste, ce qui ne veut pas dire que certaines entreprises de travail adapté n’éprouvent pas de difficultés. Je pense surtout à celles qui disposent de peu de trésorerie.

L’indexation de manière générale alourdit les choses. Mais pour les ETA wallonnes, la question de l’indexation des salaires est problématique car bien que les subsides soient indexés, ils le sont systématiquement avec un mois de décalage. Ces entreprises du non-marchand doivent donc financer entièrement sur fonds propres un mois d’augmentation des salaires des travailleurs. Une indexation représente un coût de plus ou moins 300.000€ pour toutes les ETA en Région wallonne. C’est pourquoi nous demandons au gouvernement wallon de supprimer ce mois de décalage pour que l’indexation des salaires puisse coller à la réalité.

Guide Social : La FEBRAP, la Fédération bruxelloise des entreprises de travail adapté a fait part de ses inquiétudes dans le journal Le Soir. Les ETA wallonnes partagent-elles les mêmes réalités ?

Guide Social : Nous rejoignons la FEBRAP dans certains constats -surtout en ce qui concerne l’évolution technologique des métiers qui nécessite davantage d’encadrement et de mesures d’accompagnement- mais il y a certaines nuances à apporter. Il faut tenir compte de la réalité territoriale des ETA en Région wallonne qui diffère de celle des ETA bruxelloises. Les premières ne sont en effet pas exposées aux mêmes difficultés que les secondes notamment au niveau des coûts en termes de chauffage. En raison des grandes surfaces disponibles, certaines ETA ont investi depuis longtemps dans des mesures alternatives comme dans des panneaux photovoltaïques. Ces investissements intelligents leur permettent de réaliser des économies d’énergie et surtout de limiter les coûts énergétiques de certaines activités particulièrement énergivores comme les centrales de repassage, par exemple. Malheureusement, toutes les ETA en Région wallonne ne jouissent pas de cet avantage énergétique et ces investissements ne suffisent pas à couvrir la totalité de l’augmentation des coûts.

"L’enjeu ? Faire coexister des activités moins rentables avec d’autres plus intéressantes financièrement afin d’atteindre l’équilibre"

Guide Social : A quoi faut-il s’attendre dans les prochains mois ?

Gaëtane Convent : Nous sommes actuellement dans une phase d’observation et de prospection. Les directions réfléchissent à diverses actions, investissements et comparent les offres. Mais une chose est certaine : l’emploi ne sera pas notre variable d’ajustement. Il faudra trouver des marges de manœuvre ailleurs : dans l’organisation interne du temps de travail et dans le type d’activités à privilégier.

Il y aura peut-être un peu de chômage économique en fonction de certaines activités mais, dans la mesure du possible, les ETA réaffecteront leurs ouvriers et employés à d’autres tâches. La préoccupation actuelle de nos entreprises d’économie sociale est de savoir quelles sont les activités qu’elles vont maintenir et quelles sont celles qu’il faudra momentanément ralentir car elles consomment beaucoup trop d’énergie ou font face à une augmentation des coûts trop importante des matières premières.

Le modèle économique des ETA repose sur deux axes : l’un porte sur des activités qui ne génèrent pas de plus-value économique mais qui s’auto-suffisent ; l’autre repose sur des activités à haute valeur ajoutée.

Le rôle des ETA est avant tout social. C’est pourquoi certaines activités ne génèrent pas un surprofit économique. C’est le cas par exemple des activités liées au conditionnement. Ce sont des activités pour des personnes avec, par exemple, un handicap mental entre moyen et lourd. Ce type de métier permet de s’adapter aux différents types de handicaps grâce à des outils et des méthodes. L’ETA paie les coûts liés aux machines et les salaires mais n’est pas, sur base de cette seule activité, en capacité d’investir.

A côté de ces activités qui s’autorégulent, les ETA ont besoin de mener des activités à haute valeur ajoutée qui permettent de réaliser des investissements. Tout l’enjeu consiste à faire coexister des activités moins rentables avec des activités plus intéressantes financièrement afin d’atteindre l’équilibre.

En termes de financement global, les subsides de la Région wallonne couvrent 40% des activités totales. L’activité économique des ETA doit donc couvrir les 60% restants qui proviennent des recettes du chiffres et d’autres produits d’exploitation (recettes propres).

 Lire aussi : Le non-marchand oublié de la crise ?

"Les aides vers les entreprises classiques doivent être également accessibles au secteur non-marchand"

Guide Social : Aujourd’hui, face à la crise, que demandez-vous au Gouvernement wallon ?

Gaëtane Convent : J’ai demandé une rencontre au cabinet de notre Ministre de tutelle, Madame Christie Morreale, en charge de l’Emploi, de la Formation, de la Santé, de l’Action sociale et de l’Egalité des chances. Je souhaiterais que l’on puisse aborder les préoccupations suivantes :

Comme j’ai déjà pu l’expliquer, lorsqu’il y a une indexation des salaires, les subsides sont indexés avec un mois de décalage et sont actuellement à charge de l’ETA. Nous demandons un ajustement afin que l’indexation des subsides colle à la réalité.

Nous estimons que les aides vers les entreprises classiques doivent être également accessibles au secteur non-marchand, et donc à l’ensemble de nos ETA (baisse de la TVA, aides en faveur de la transition énergétique). C’est vraiment un point très important et le non-marchand est régulièrement oublié dans ce type de mesure.

Nous aimerions également sensibiliser les gouvernements wallon et fédéraux quant aux effets pervers liés à certains aides à l’emploi. Souvent ceux-ci sont liés à des obligations de volume globaux d’emploi, de création d’emploi supplémentaire ou alimentés par des systèmes de cotisations sociale. Il est important que les gouvernements pensent également aux effets secondaires qu’aura cette crise.

Nous proposons la mise en place d’un groupe d’achat pour des mesures énergétiques avec des prêts à 0% pour toute l’économie sociale et le non-marchand.

Il serait vraiment intéressant que nous puissions nous appuyer sur l’expertise d’éco-conseillers pour que nos ETA puissent s’inscrire dans la transition énergétique. Ces derniers pourraient également mettre en place des mécanismes de formation pour les travailleurs qui, à leur tour, verraient alors leur consommation diminuer.

Nous demandons par ailleurs que l’accessibilité des zonings industriels par des transports adaptés (bus TEC, accessibilité des gares…) soit favorisée. Beaucoup de nos travailleurs ne savent pas conduire et les zonings industriels sont très difficiles d’accès en transport en commun. Certaines ETA organisent elles-mêmes un transport entre des places de village ou les grandes gares, mais tout cela représente un fameux coût pour les ETA.

Enfin, nous plaidons pour une augmentation de l’aide de l’État dans les systèmes tiers payant qui aurait pour effet d’encourager la mesure et favoriser la mobilité douce pour l’environnement et le portefeuille des travailleurs.

Guide Social : Parmi les préoccupations des ETA figure aussi la mise en application du nouvel Arrêté réformant la réglementation relative aux entreprises de travail adapté et, en particulier, le mécanisme de leur financement. La question sera également abordée ?

Gaëtane Convent : Cette réforme nourrit certaines inquiétudes, en effet. A cause des nouvelles grilles d’évaluation des capacités des travailleurs, les ETA disposeront demain d’un subside plus réduit pour un même travailleur en situation de handicap. Par ailleurs les critères d’autorisation de travail en ETA sont plus stricts qu’auparavant. Or, comme nos métiers sont de plus en plus techniques et que notre public cible demande toujours les mêmes approches spécifiques, il faut mettre en place des mesures d’accompagnement et des process qui requièrent des moyens financiers et humains. Surtout lorsque les capacités de la personne sont particulièrement faibles.

L’écart se creuse de plus en plus entre les publics plus faibles et la complexité croissante des tâches à réaliser. Tout l’enjeu pour nos ETA consiste à parvenir à diviser en tâches simples une activité complexe dans laquelle chaque travailleur en situation de handicap se verra confier un poste de travail en fonction de ses aptitudes.

C’est précisément grâce à ces process que les entreprises de travail adapté sont capables de se démarquer comme l’a encore prouvé l’ETA Ateliers du Monceau, en région liégeoise. Cette entreprise à finalité sociale qui emploie des personnes sourdes et malentendantes a réalisé l’ossature en bois du pavillon belge de l’exposition universelle de Milan, reconstruit ensuite à la citadelle de Namur. Il y a de quoi être particulièrement fier !

Les ETA en chiffres

  • 54 ETA wallonnes et germanophones
  • 10.250 travailleurs dont 8500 porteurs de handicap, soit 83% du total du personnel. (l’Arrêté fixe le seuil minimal à 70%)
  • 20% du staff encadrant dans les ETA de plus de 50 personnes est en situation de handicap
  • Une ETA moyenne compte 200 travailleurs
  • Les ETA wallonnes emploient de 35 à 1000 travailleurs

Lina Fiandaca

Légende photo : L’atelier d’électromécanique d’Entra : la plus grande ETA de Wallonie basée sur le zoning d’Heppignies qui emploie plus de 1.000 travailleurs.



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