"Ma mission ? Aider les femmes excisées à s’épanouir sexuellement !"

Cendrine Vanderhoeven est sexologue spécialisée dans les mutilations génitales. Depuis cinq ans, elle offre ses services au CeMAViE, centre de référence. Avec des explications très imagées, une bonne dose d’humour et un franc-parler rafraîchissant et décomplexant, elle aide les victimes à se libérer de leurs chaînes mentales et à se lancer sur le chemin de l’épanouissement sexuel.

[DOSSIER]
- CeMAViE, le centre qui répare le corps et l’esprit des femmes excisées
- Fabienne Richard, sage-femme : portrait d’une militante anti-excision

« Vous les avez vus, nos clitoris ? Regardez comme ils sont beaux ! », lance, dans un éclat de rire, Cendrine Vanderhoeven. La sexologue du Centre Médical d’Aide aux Victimes de l’Excision (CeMAViE) se saisit alors d’une boîte pour en sortir deux petits objets colorés. « Ces deux moulages en plastique, c’est surtout Fabienne, ma collègue sage-femme, qui les utilisent lors de la première consultation. Moi, je montre à nos patientes l’anatomie féminine avec un simple Bic et une feuille de papier. Je ne parle pas théoriquement du clitoris, non. Mes séances sont participatives. Selon mon expérience, les schémas et les dessins sont les meilleurs outils. Les vues anatomiques toutes faites ? Pas mon truc ! Car rien ne se construit. Moi, je veux offrir à ces femmes un espace où elles peuvent prendre leur place et où elles deviennent actrices ! »

Cendrine Vanderhoeven n’a pas appris ces techniques thérapeutiques sur les bancs de l’école ou dans des livres, non. Elle a développé ses outils de prise en charge sur le terrain, au fil des rencontres avec les femmes excisées. « Je ne me suis pas formée à la prise en charge des femmes excisées. D’ailleurs, il y a cinq ans, quand j’ai débuté mon travail au CeMAViE, il n’existait aucun écrit. J’ai tout appris au contact des patientes. » En 2018, son expertise l’a d’ailleurs amenée à donner vie à des écrits, en collaborant avec l’OMS à la rédaction d’un guide de bonnes pratiques pour la prise en charge de la santé sexuelle de ces femmes. La sexologue clinicienne poursuit : « Le projet CeMAViE ne pouvait être lancé sans un(e) sexologue à son bord. Mon travail n’est pas le même que celui d’un psychologue. Je ne suis pas là pour psychologiser le sexe. Je bosse sur les pensées ainsi que les fausses croyances. Je suis plus dans le corporel et je porte une réalité pratico-pratique. »

L’excision, une puissante castration mentale

La voie d’entrée de ces femmes dans son bureau est généralement leur souhait d’obtenir une reconstruction du clitoris. « Je veux devenir une femme ! » Voilà comment elles motivent leur démarche. « Mais, nous ne nous contentons pas de cette réponse. Notre mission est de voir quelles représentations se cachent derrière ce désir de reconstruction », pointe Cendrine Vanderhoeven. « Je veux être une femme... Mais pourquoi ? En grattant un peu, la question de la sexualité apparaît très souvent. Cela n’a rien d’étonnant : l’excision touche à un symbole du plaisir : le clitoris. »

Pour les patientes qui poussent la porte du CeMAViE, il n’y a que via ce petit « bouton » que le plaisir de la femme peut s’exprimer. « Chez ces femmes, il y a une réelle souffrance. Souffrance au niveau de la sexualité. Souffrance médicale aussi… Elles ont mal lors des rapports, de la pénétration. Pour une grande majorité de ces femmes, le plaisir sexuel est inexistant, inatteignable car elles n’ont plus de clitoris. En gros, l’excision est une puissante castration mentale. En atteignant physiquement le clitoris externe, des pensées et des croyances très fortes se développent ! »

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« Juste deux nanas dans le même bateau »

Les patientes qui réclament l’opération reconstructrice doivent voir les quatre professionnels du centre. Après un passage dans les cabinets de Fabienne Richard, la sage-femme et de Martin Caillet, le gynécologue, elles atterrissent donc dans le bureau de Cendrine Vanderhoeven. Sa première mission en les recevant est avant tout de les décontracter. En Afrique, le métier de sexologue est inconnu. Elles ne savent donc pas où elles vont mettre les pieds. « Lors du premier contact, je déconne. Mon but est de désamorcer mon rôle et ma place de sexologue avec humour. Grâce à cette posture, les langues se délient petit à petit. Je veux seulement qu’on soit deux femmes qui discutent et qui échangent à un même niveau », note-t-elle. Et de rajouter : « Je leur dis que la difficulté de ressentir du plaisir lors du sexe est aussi un combat chez nous. Il ne faut pas les discriminer ! Je ne leur dirai jamais que chez elles tout est mauvais, qu’il y a l’excision et c’est tout. On est juste deux nanas dans le même bateau. Aucune fille ne nait en sachant comment atteindre à coup sûr le plaisir. »

La praticienne a pour mission de déconstruire toutes les fausses croyances, marquées au fer rouge dans l’esprit des victimes. Pour mener ce travail, elle démarre toujours du ressenti de la patiente, de son vécu, de ses pensées et de ses expériences sexuelles. « C’est la base de mon travail. Notre discussion tourne toujours autour de sa manière de voir le sexe mais aussi de cuisine. Oui de cuisine ! », sourit-elle. « Ce sujet permet de créer des métaphores sur leur vécu. Je leur dis que le sexe se prépare comme un plat. Il faut du temps, certains ingrédients. Et parfois il faut changer la recette pour obtenir un meilleur résultat. Je parle aussi beaucoup avec elle de la danse, des mouvements du corps. Danser aussi magnifiquement leur confère un pouvoir énorme ! Parfois on se lève et on fait ensemble la danse du mouvement du bassin. Bref, je tâche vraiment de mettre en avant toutes leurs forces. »

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Le pouvoir du dessin

Chez les victimes, la sexologue observe très souvent la fausse croyance que le sexe ne se réduit qu’à l’acte de pénétration. « L’excision est, pour elles, la cause ultime expliquant que le sexe ne marche pas et ne peut pas marcher. En fait, si elles ne sont pas ouvertes à ressentir des sensations agréables, le sexe ne sera pas lu positivement par le cerveau. Comme elles se disent que c’est impossible de ressentir du plaisir, elles ferment la porte aux sensations qui pourraient être envoyées au cerveau. »

Pour débloquer leur esprit et leur permettre de s’ouvrir enfin au plaisir charnel, l’ancienne sage-femme utilise le dessin. Des schémas effectués à la main et jetés sur de simples feuilles en papier. « Je leur explique avec un schéma simple qu’avant de s’intéresser à la partie entre les jambes, il faut d’abord s’attacher à toute la réalité qu’il y a autour. Je n’aborde le clitoris qu’à la toute fin du dessin. » Elle poursuit : « A ce moment-là, je leur dessine une vulve ouverte. Avec les poils, l’anus. Comme elles sont actrices des séances, je leur demande d’esquisser l’endroit d’où on urine, leur petite bosse ou leur cicatrice qui remplace l’organe coupé. »

La séance accueille un moment-clé : quand la sexologue dévoile aux femmes que derrière la petite bosse ou la cicatrice, se trouve 95% du clitoris… à l’intérieur du corps. « Je dessine sous leurs yeux le clitoris interne. Puis je le colorie pour lui donner vie. Le clitoris externe, c’est 8.000 terminaisons nerveuses et il a été enlevé. Oui il participe au plaisir sexuel. En attendant 95% sont toujours là, à l’intérieur », martèle-t-elle. « Et cet organe n’attend qu’une seule chose : être réveillé. Oui, ces femmes peuvent prendre du plaisir sexuel. La réponse à l’excitation sera plus longue mais elle n’est clairement pas impossible. Elles pensaient que leur vagin n’était pas suffisant. C’est faux ! »

Le rôle de la sexologue du CeMAViE est essentiel car à travers le prisme du sexe elle peut ouvrir un débat essentiel sur l’émancipation générale de la femme. Car, au fond, le véritable désir des patientes est avant tout de devenir des femmes de droits !

E.V.

Ce sujet vous intéresse ? Ne ratez pas dans les prochains jours le portrait de Fabienne Richard, la sage-femme spécialisée dans les mutilations génitales du CeMAViE !



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