CeMAViE, le centre qui répare le corps et l’esprit des femmes excisées

CeMAViE, le centre qui répare le corps et l'esprit des femmes excisées

Le Guide Social a poussé la porte du CeMAViE, une des deux structures d’accueil belges destinées à la prise en charge des complications des mutilations génitales féminines. Depuis cinq ans, un gynécologue, une sage-femme, une sexologue et une psychologue accompagnent ces femmes abîmées dans leur chair mais également dans leur âme. Ce quatuor de choc met tout en œuvre pour aider les victimes à reprendre le pouvoir sur leur corps.

[DOSSIER]
- Fabienne Richard, sage-femme : portrait d’une militante anti-excision
- "Ma mission ? Aider les femmes excisées à s’épanouir sexuellement !"

Le premier avril 2014 ouvrait officiellement, au cœur des Marolles, le Centre Médical d’Aide aux Victimes de l’Excision, attaché au CHU Saint-Pierre. Aujourd’hui, cinq printemps plus tard, pas moins de 1.000 femmes meurtries physiquement mais aussi psychologiquement se sont présentées au 320 de la rue Haute. Derrière la porte vitrée, elles ont bénéficié d’un véritable cocon protecteur où la tolérance est une valeur érigée en reine par l’équipe pluridisciplinaire.

Fabienne Richard, sage-femme chaleureuse qui a roulé sa bosse aux quatre coins de l’Afrique, Martin Caillet, gynécologue convivial rompu à l’art de la reconstruction du clitoris, Françoise Leroux, psychologue investie qui aide les femmes à devenir des actrices de leur destinée et Cendrine Vanderhoeven, sexologue truculente qui déconstruit les croyances autour de la sexualité. Ce quatuor de professionnels passionnés est le moteur mais aussi l’âme du CeMAViE… Ils ont fait du centre un havre de paix pour les victimes de mutilations génitales.

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L’excision, un traumatisme parmi d’autres

65% des dames qui poussent la porte du centre sont des demandeuses d’asile. « Et cette proportion ne cesse d’augmenter », lance Martin Caillet. Le gynécologue du centre développe : « Elles se présentent chez nous pour obtenir un certificat médical dans le cadre de leur demande d’asile. Vous savez, pour elles, l’excision n’est qu’un traumatisme parmi d’autres… Ces femmes ont été mariées enfant, ont été violées par leur mari, ont subi des mariages polygames, ont été victimes de violences conjugales. De plus, certaines réfugiées ont également été violées, brutalisées, maltraitées par les passeurs. » A ce public, le quatuor ne peut pas proposer un suivi idéal. La raison ? Il n’a pas de papier et donc pas de mutuelle...

Ces femmes ne vont donc être reçues que par Fabienne Richard, la sage-femme et le gynécologue. « Fabienne a vécu en Afrique durant plusieurs années. Elle a bossé dans l’humanitaire et elle connaît donc bien la culture africaine. Une fois la première rencontre effectuée avec elle, je passe pour effectuer l’examen clinique », décrit-il. « Fabienne est installée près de la femme et moi je passe juste ma tête, doucement et sans brusquer. Ensuite, je rédige un certificat pour le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides. » Mais, parfois le centre pour migrants accepte de financer certaines prises en charge, en fonction des situations rencontrées.

Une opération symbolique

L’autre partie des femmes reçues dans le centre ont donc des papiers, ce qui leur permet de bénéficier de la mutuelle et donc d’une prise en charge complète. « En fonction des besoins, nous les orientons vers les différents services du centre », explique le praticien. « Parfois, un suivi psychologique est nécessaire, quand il y a un trauma ou une difficulté avec la relation au corps. Dans d’autres cas, des difficultés sexuelles sont constatées et donc ces patientes sont envoyées chez la sexologue experte en mutilations génitales. Une grande quantité de femmes ne savent pas comment fonctionne la sexualité. Elles ont beaucoup de fausses croyances. » Certaines n’ont jamais eu de rapports sexuels consentis. Pour elles, la sexualité rime au mieux avec indifférence au pire avec douleur.

La reconstruction du clitoris est une demande courante chez ces femmes. Martin Caillet a appris cette opération, créée par un urologue français, au Burkina-Faso. « L’excision consiste à enlever la partie émergente du clitoris. En revanche, 90-95% de cet organe est en fait interne. On utilise donc la partie verticale pour reconstituer l’organe mutilé à l’extérieur. C’est important au niveau symbolique : l’intervention peut donner un sentiment de reconstruction et de plénitude. Mais elle amène aussi des discussions. »

Voilà pourquoi la demande est particulièrement encadrée et nécessite que la patiente, généralement âgée entre 25 et 35 ans, rencontre tour à tour les quatre professionnels de la santé. La première consultation est toujours effectuée par la sage-femme. Ensuite, la patiente est reçue par le gynécologue et finalement par la sexologue et la psychologue. Ce schéma réglé comme du papier à musique est toujours de mise avant de réaliser une opération reconstructrice. « Une fois les quatre rendez-vous réalisés, toute l’équipe se retrouve pour débattre du cas. Nous tâchons de voir s’il est bon ou non de réaliser cette opération et si c’est aussi le moment opportun. Après avoir statué sur son cas, la dame repasse une nouvelle fois dans mon bureau. Durant cette rencontre, je lui montre le schéma ainsi que des photos de l’opération. »

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La reconstruction du clitoris : une épreuve

L’intervention, techniquement simple, est très lourde pour la femme qui passe sur le billard. Elle nécessite une période de convalescence et de cicatrisation de 3 voire 4 mois. La douleur est à ce point intense que la patiente doit parfois prendre de la morphine pour parvenir à dormir. Bref, c’est une épreuve. Une de plus. « Nous avons donc la responsabilité d’expliquer au mieux les limites de l’opération », insiste Martin Caillet. « Il y a souvent un décalage entre les rêves et la réalité chirurgicale. Je pose toujours une question rituelle aux candidates : qu’espérez-vous obtenir en vous faisant opérer ? Certaines répondent qu’elles veulent se sentir entière. Une dame m’a dit qu’elle se sentait comme une bière sans mousse... D’autres, en revanche, pensent que l’opération va avoir une influence sur le désir qu’elles peuvent avoir pour un homme. Un fantasme… Elles croient que les femmes qui n’ont pas été excisées ont un interrupteur à la place du clitoris. Que le plaisir est facile et immédiat. »

Françoise Leroux, la psychologue du centre, rajoute : « Je dois vérifier si le contexte dans lequel se fait la demande de reconstruction est stable et si les besoins de la femme correspondent bien à ce qu’elles énoncent. Beaucoup de victimes justifient leur démarche en une reprise de pouvoir au niveau d’elle-même et de leur corps. Elles veulent être actrices. Elles disent : c’est moi qui décide maintenant de ce que je fais de mon corps. Je travaille avec chaque patiente sur l’analyse de ses besoins. Je vérifie que c’est à cet endroit-là qu’il faut intervenir. »

Après avoir été correctement informées des réalités chirurgicales, beaucoup de dames font finalement marche arrière. Entre 15 et 20% seulement se font opérer. « Nous faisons 8 reconstructions par an. 45 ont été réalisées depuis le lancement du centre », dévoile Martin Caillet. Faire un choix en pleine conscience pour ne pas regretter l’opération : voilà le credo de l’équipe pluridisciplinaire du CeMAViE. « Certaines patientes rêvent de redevenir comme avant. Nous devons lutter contre ces fausses croyances. Vous savez, la reconstruction du clitoris n’est pas la condition sine qua non pour qu’elles deviennent actrices de leur destinée », conclut la psychologue. « Parfois, la réponse sera trouvée ailleurs, dans un projet professionnel par exemple. Et puis, décider de ne pas faire l’intervention est aussi une manière de reprendre le pouvoir ! »

E.V.

Ce sujet vous intéresse ? Ne ratez pas dans les prochains jours le portrait de Cendrine Vanderhoeven, la sexologue spécialisée dans les mutilations génitales du CeMAViE !



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