Aide à la jeunesse : "Et maintenant, place à la prévention !"

Aide à la jeunesse:

La Fédération Laïque de l’Aide à la Jeunesse tire la sonnette d’alarme : "Ne pas prévenir, ne pas anticiper, laisser venir, agir quand le mal est là… Tel est le bilan sévère tiré par de nombreux citoyens et secteurs d’activité en cette période de crise sanitaire, économique et sociale provoquée par la pandémie de Covid-19." Elle réaffirme la nécessité d’investir davantage dans la prévention à l’attention des jeunes et des familles

S’il existe des fléaux et des crises qui ne peuvent être pleinement prévisibles et anticipés, il en est d’autres qu’on a pu analyser sous toutes les coutures, comprendre et observer au fil des ans et pour lesquels il est nécessaire d’avoir le courage collectif et structurel d’agir dans une optique préventive.

Sans refaire l’histoire, le début des années 1990 a marqué un tournant dans la prise en charge des jeunes mineurs en difficulté, en souffrance et/ou en danger. Suite au décret de l’aide à la jeunesse de 1991, un glissement de moyens s’est opéré de l’hébergement vers l’aide dans le milieu de vie. En effet, ce décret a formellement introduit les concepts de déjudiciarisation et d’aide consentie, donnant la priorité à la prévention et à l’aide dans le milieu de vie. Si à cette époque, ce changement de paradigme s’est accompagné d’une augmentation du budget consacré à l’aide préventive dans le milieu de vie, une telle politique de moyens n’a pas été poursuivie aussi courageusement dans les années 2000.

Il a fallu attendre le refinancement du secteur entre 2017 et 2019, ainsi que l’entrée en vigueur du Code de la prévention, de l’aide à la jeunesse et de la protection de la jeunesse en 2018, pour que la prévention soit remise sur le devant de la scène et notamment en termes de renforcement. Toutefois, nous demandons à ce que la réflexion autour d’un rééquilibrage budgétaire progressif entre le financement consacré au résidentiel et le financement de l’aide dans le milieu de vie se poursuive. Dans le cadre des refinancements à venir du secteur (refinancements qui restent indispensables), faisons le choix d’investir de manière proportionnellement plus importante dans la prévention, cela sans diminuer les moyens actuels alloués aux services d’aide mandatée.

Une prévention sociale et éducative, dans leur milieu de vie

De nombreux spécialistes de tous bords ne cessent de rappeler l’importance d’investir dans l’accueil de la petite enfance et dans un enseignement inclusif, le pouvoir émancipateur du sport et de la culture et la nécessité d’en garantir l’accès au plus grand nombre et particulièrement aux plus vulnérables. Dans la même optique, nous demandons d’investir plus largement dans la prévention sociale et éducative à l’attention des enfants et des jeunes dans leur milieu de vie.

Car c’est bien de cette prévention-là dont nous parlons. Une prévention qui d’une part agit et se focalise sur le jeune (et/ou sa famille), ses compétences, ses difficultés, l’estime qu’il a de lui-même, son pouvoir d’agir. Une prévention qui d’autre part agit sur l’environnement des jeunes, les contextes dans lesquels ils évoluent, les dispositifs qui leur sont dédiés : leur quartier, leur école, leur logement, les dispositifs d’insertion socio-professionnelle, les infrastructures et activités sportives et culturelles, etc. Cet environnement peut être semé d’embuches, de discriminations et de violences. Il doit être continuellement (re)pensé en termes d’inclusion afin de mieux répondre aux besoins et correspondre aux réalités et au vécu de nombreux jeunes en situation du vulnérabilité. Nous ne parlons pas ici d’une prévention sécuritaire ou répressive.

Nous prônons une prévention qui inclut et qui questionne tout autant l’environnement du jeune que le jeune lui-même (prévention définie dans le Code de la prévention, de l’aide à la jeunesse et de la protection de la jeunesse). Enfin, nous ne dirons jamais assez combien il est important de placer le jeune lui-même comme acteur de cette prévention. Agir à sa demande est l’une des plus grandes garanties de succès.

Un retour sur investissement

Investir massivement dans la prévention à l’attention de la jeunesse et notamment d’une jeunesse plus fragile, c’est la garantie d’un retour sur investissement. C’est construire des bases solides pour la société de demain. C’est faire des économies en termes de dépenses publiques qui doivent intervenir lorsque les problèmes, la souffrance sont déjà bien ancrés (on sait combien la prise en charge de situations de souffrance, de danger ou de délinquance peut coûter cher à l’état). C’est aussi et surtout faire des économies de souffrance et réduire la quantité de violences visibles et invisibles faites aux jeunes ou produites par les jeunes en guise de réponses inopportunes à des violences subies.

Les services résidentiels du secteur de l’aide et de la protection de la jeunesse ont connu une période très difficile pendant le confinement. Le déconfinement amorcé reste délicat à gérer pour ces services. Dès le début de la crise, un système de solidarité s’est mis en place au sein du secteur entre les services non-résidentiels, tels que des services AMO (Actions en Milieu Ouvert), et les services hébergeant des jeunes. Les premiers allant renforcer des équipes des seconds en manque de personnel (certains travailleurs ayant été mis en quarantaine alors que les enfants se trouvaient dans ces institutions 24h/24 étant donné la suspension des cours et le confinement).

Le cas des AMO

Les AMO ont vu certaines de leurs actions s’arrêter subitement car elles étaient rendues impossibles/interdites par les règles du confinement telles que l’interdiction de rassemblement sur le voie publique, la suspension des activités collectives ou encore la limitation des déplacements autorisés. Certaines d’entre elles ont dès lors proposé de mettre à disposition de services résidentiels une partie de leur personnel pour une durée de quelques jours, le temps d’organiser cette transition. Depuis, des moyens supplémentaires ont été débloqués par le Ministère de l’aide à la jeunesse pour permettre l’engagement de personnel supplémentaire au sein des services résidentiels.

En parallèle, pendant tout le confinement, les AMO ont continué à fonctionner, ont maintenu leurs permanences, ont été créatives pour rester en lien avec les jeunes et les familles. Certaines ont poursuivi leur présence en travail social de rue avec toutes les précautions qui s’imposent. Et le bilan qu’elles tirent aujourd’hui, après plus de deux mois de confinement, est interpellant et démontre toute la nécessité du travail de prévention : le fossé s’est encore un peu plus creusé entre l’école et certains jeunes plus vulnérables, la fracture numérique a empêché de nombreux jeunes de poursuivre un enseignement à distance, des situations familiales coincées entre quatre murs sont devenues très tendues, difficiles à vivre, les conditions de logement ont provoqué beaucoup d’inégalités dans la gestion du confinement, certains jeunes et certaines familles s’enfoncent dans la précarité… Et les travailleurs sociaux du secteur de la prévention restent à leurs côtés, les accompagnent dans l’obtention des aides auxquelles ils peuvent prétendre, endossent un rôle de médiateur entre des jeunes et leur école. Ils tentent d’aider ces jeunes et ces familles à garder la tête hors de l’eau, à entrevoir des jours meilleurs.

Un travail de proactivité...

Intervenir de manière préventive consiste à agir précocement auprès des familles dès le plus jeune âge des enfants, avant que les problèmes n’apparaissent ou ne prennent de l’ampleur. La prévention consiste par ailleurs à constituer autour des jeunes potentiellement plus vulnérables ou fragiles un filet dont le maillage est suffisamment fort que pour les soutenir lorsqu’ils sont confrontés à certaines épreuves ou périodes plus difficiles. Intervenir de manière préventive repose dès lors sur un travail de proactivité pour aller quotidiennement à la rencontre des enfants, des jeunes et des familles dans leur milieu de vie, un investissement humain dans le lien aux personnes, de l’intensité, de la régularité, de la disponibilité et du temps. Les services qui relèvent de la prévention, dont les AMO, développent de nombreuses méthodes d’intervention allant en ce sens comme le travail social de rue, ou encore une présence régulière dans les écoles, les quartiers, etc. Ce type d’approche doit être renforcé, généralisé et soutenu à sa juste valeur, à hauteur du service rendu à la société.

Soyons attentifs à ne pas amplifier le déséquilibre entre le financement (infime) consacré à l’aide dans le milieu de vie et celui (bien plus conséquent) dédié à l’hébergement d’enfants et de jeunes dans des services résidentiel. Œuvrons à procéder progressivement à un rééquilibrage des moyens en refinançant la prévention. Sortons de la logique de la gestion (fort couteuse) de la souffrance des enfants, des jeunes et des familles, consacrons davantage de moyens à la prévenir, à en limiter l’accumulation.

Vous gériez ? Nous en sommes en fort aise. Eh bien, prévenez maintenant !

Prévenons ! Intensément, collectivement et structurellement. Investissons maintenant dans la prévention.

Faisons du secteur de la prévention, de l’aide à la jeunesse et de la protection de la jeunesse un exemple en la matière. Cela évitera à ce secteur de souffrir de tout ce qui a manqué dans la gestion sanitaire de la crise du Covid-19.

Jacques Duchenne

Président du Conseil d’administration de la FLAJ

Anne-Sophie Fontaine

Membre du Conseil d’administration de la FLAJ

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