Face au racisme : " Pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté "

Face au racisme :

Le racisme gagne du terrain sur tous les fronts : discriminations, discours de haine, actes de violence. Mais le plus inquiétant est que la lutte antiraciste elle-même est aujourd’hui ouvertement et même institutionnellement remise en cause par des partis dits « démocratiques ». Il en découle des tensions sociales et culturelles de plus en plus vives. En particulier, les travailleurs sociaux se retrouvent démunis face à des situations auxquelles ils n’ont pas toujours été préparés. Ma conviction est que, désormais, les outils juridiques, institutionnels et autres de l’antiracisme, seuls, ne suffiront pas. Nous avons besoin d’une réflexion sur le cadre socio-politique général qui génère ce racisme.

Jusqu’au début des années 2000, la lutte contre le racisme a enregistré des progrès certes relatifs et insuffisants, mais constants. Stéréotypes et discriminations persistaient hélas, mais les instruments destinés à les contrer se renforçaient de leur côté. La « loi Moureaux » de 1981 était complétée par les lois anti-discriminations de 2007, votées à une large majorité. L’action du Centre pour l’Egalité des Chances et la lutte contre le racisme (aujourd’hui UNIA), institution publique indépendante, faisait l’objet d’un consensus fort au sein des partis démocratiques, des médias, de la société. La Commission du dialogue interculturel (2005) encourageait la société belge à s’engager dans la voie d’une réelle diversité culturelle et d’actions telles que les « discriminations positives ». Si l’extrême-droite s’installait dans le paysage politique flamand, elle paraissait néanmoins isolée, se faisant même condamner, en 2006, pour incitation à la haine raciale.

[DOSSIER]

- Face au racisme : pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté
- Un décret pour la Promotion de la citoyenneté et de l’interculturalité

En 2018, plus rien ne nous incite au moindre optimisme. Le racisme gagne du terrain sur tous les fronts : celui des discriminations dans l’emploi, dans le logement,... ; celui des discours de haine, sur Internet surtout ; celui des harcèlements et violences racistes, enfin. Mais le plus inquiétant est que la lutte antiraciste elle-même est aujourd’hui ouvertement et même institutionnellement remise en cause. Un parti dit « démocratique » comme la NV-A critique constamment UNIA, en plus de mener à l’égard des migrants la politique que l’on sait, assortie d’un discours qui, il y a 20 ans, eût été impensable.

Cette véritable régression, les travailleurs sociaux la vivent au quotidien sur le terrain. Les propos hostiles à l’égard des immigrés et des Musulmans se multiplient, ainsi que les tensions entre membres de communautés différentes. Les travailleurs sociaux sont le plus souvent démunis face à des situations auxquelles ils n’ont pas toujours été préparés. La rhétorique de la diversité et du vivre-ensemble, qui a si longtemps servi de « logiciel » au travail social, est impuissante et seule pour désamorcer la violence latente dans la société.

C’est ce qui m’a d’ailleurs engagée à organiser en mai dernier, avec une série d’associations, les « Universités de l’antiracisme ». Il en est ressorti la nécessité d’outiller davantage les travailleurs de terrain sur le plan juridique et sociopolitique, comme sur celui de la gestion de conflits « culturels », mais aussi de développer des cadres de réflexion collective, car beaucoup de participants ont exprimé leur isolement. C’est un peu comme s’il y avait une mauvaise et une bonne nouvelle. La mauvaise nouvelle, c’est que le racisme est désormais omniprésent dans la société, et que nous n’en aurons pas fini avec lui avant longtemps. La bonne nouvelle, c’est qu’on n’est pas dans le déni ; on est conscient du problème, non seulement individuellement mais collectivement.

Ma conviction, c’est que les outils juridiques, institutionnels et autres de l’antiracisme, seuls, ne suffiront pas. Nous avons besoin d’une réflexion sur le cadre socio-politique qui génère ce racisme. On ne peut isoler la question du racisme (comme, du reste, celle du sexisme) de celle de la dégradation de la cohésion sociale et de l’augmentation des inégalités, désormais bien documentées par les travaux de l’économiste Thomas Piketty. Nous assistons très certainement à une inversion de dynamique socio-historique depuis 1945. Alors que grâce au Pacte social et à l’État social, l’insécurité sociale (chômage, pauvreté, etc.) avait diminué, le néolibéralisme crée lui-même cette insécurité, entretenant ainsi une demande infinie de sécurité et d’identité.

On dirait que plus une société, sur le plan social, parvient à assurer la cohésion en son sein, en resserrant les écarts entre les classes et les groupes, moins l’individu aura besoin, sur le plan symbolique, de référents identitaires de type nationaliste ou communautaire ; à l’inverse, moins une société forme un monde commun, car désagrégée par la concurrence et les inégalités, plus l’individu aura tendance, pour se constituer un « monde » sur le plan symbolique, à se tourner vers des identités tendanciellement exclusives. À l’évidence, l’offensive néolibérale a provoqué la bascule d’un « cycle » à l’autre, érigeant lesdites « identités » en enjeu politique disproportionné, mais incontournable. Autrement dit, comme le dit le philosophe Alain Badiou, « notre mal vient de plus loin ! ». Nous ne résoudrons pas la question du racisme avec les outils juridiques (aussi indispensables soient-ils !) et notre bonne volonté morale (aussi ferme qu’elle soit !). Nous avons besoin d’une vraie réflexion sur ce que devient notre civilisation, dans toutes ses dimensions – économique, sociale, culturelle, politique, géopolitique et environnementale.

Le constat est amer ; mais des perspectives se dessinent. Selon une belle expression d’Antonio Gramsci, nous aurons plus que jamais besoin, à l’avenir, à la fois du « pessimisme de l’intelligence » et de « l’optimisme de la volonté ».

Isabelle Simonis



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