"Le travailleur social devient de plus en plus un contrôleur !"

Denis Uvier, éducateur de rue, tire la sonnette d’alarme. Pour lui, les travailleurs sociaux ont de plus en plus de difficultés à exercer correctement leurs missions. En cause : des moyens financiers sans cesse rabotés et des mesures politiques antisociales. « Nous devrions être des régulateurs et en même temps des lanceurs d’alerte sur la pauvreté existante. Mais, jamais ô grand jamais, des contrôleurs voire des mouchards publics ! »


- [A lire] : Ancien SDF, l’éducateur de rue écrit un livre pour les futurs travailleurs sociaux

Je ne suis ni sociologue, ni anthropologue. Juste un travailleur social, animateur de rue ou éducateur aux cheveux gris et à la barbe poivre et sel. Expert dérangeant dans son milieu social qu’est la rue, les expulsions logement, les sans-abris. J’ai 26 ans de carrière, de fréquentations du social. Un combat que je mène comme d’autres avec des bouts de ficelle et le bon vouloir de subsides accordés par un système de financement extérieur. Peut-être plus pour nous contrôler que pour nous faciliter la tâche dans notre travail du social.

Ce billet d’humeur est dédié à un sujet aussi maléfique que tordu… Il est centré en effet sur le fait que le travailleur social devient de plus en plus, dans sa fonction, un contrôleur exécutant le travail d’un policier ou du fisc. Bien entendu, on peut considérer que c’est pour éviter les abus, les tricheries. Par contre, il me semble bien trop facile de rendre responsable le travailleur social qui a une tâche et des objectifs bien différents : son rôle est de permettre aux gens de se relever et non de les pousser dans le décor des plus précaires en endossant le rôle d’un juge ou d’un bourreau voire carrément celui d’un mouchard public... Même si c’est permis par la loi ou contraint par une hiérarchie qui base son fonctionnement sur un management d’entreprise et cadré.

L’être humain n’est pas un objet sur une chaîne d’usine de véhicules, ni un objet sans âme d’ailleurs. En tant que travailleur social, ma mission, votre mission est de relever les personnes et de répondre un maximum à l’attente de l’être humain en face de moi, de vous. Nous sommes évidemment là pour vérifier leurs dires et pour travailler à faire en sorte de remettre ces individus en marche dans la société ou de répondre à leurs besoins primaires et urgents. Bref, de faire toutes ces choses pour lesquelles nous avons été formés dans les écoles sociales.

"les travailleurs du social qui s’occupent des précaires ont trop souvent eux-mêmes des contrats qui sont précaires"

Sinon, il ne reste plus aux écoles qui forment les futurs travailleurs sociaux qu’à en faire des militaires ou des policiers à la solde d’une politique qui précarise toujours plus. Une politique qui rabote toujours plus l’argent donné aux associations. Nous recevons des subsides de bouts de chandelle, totalement insuffisants par rapport aux réalités de notre travail sur le terrain. De plus, les décideurs modifient (pour ne pas dire brisent) le fonctionnement du boulot des travailleurs de terrain sans leur demander, à eux, des propositions concrètes pour faciliter leur travail social, pour pouvoir aller jusqu’au bout de leur accompagnement des personnes en souffrance. Et puis, franchement, ce serait trop demander de nous permettre aussi de nous épanouir au lieu de nous conduire tout droit vers le burn-out ou bien vers une voie de garage ?

Autre point à garder à l’esprit : les travailleurs du social qui s’occupent des précaires se retrouvent trop souvent eux-mêmes dans des contrats qui sont précaires. Avec ces salaires très bas, difficile d’apprécier à sa juste valeur le boulot social qui est vraiment quelque chose de précieux et d’important.

Mais qui suis-je pour juger ou tenir de tel propos ? Tout simplement un homme humain et de terrain, qui croit encore au sens des valeurs humaines et sociales. Des valeurs qui sont trop souvent brisées par le social institutionnel. De trop nombreuses asbl sont touchées par un manque de liberté d’expression ainsi que par un financement qui devient de plus en plus politisé, au point que c’est forcément le travailleur social qui prendra pour sa pomme les restrictions budgétaires. Dans notre boulot social, il ne faut pas être désobéissant face à la loi. Par contre, nous travailleurs, nous devrions être des régulateurs et en même temps des lanceurs d’alerte sur la pauvreté existante. Mais, jamais ô grand jamais, des contrôleurs dans cette grande précarité en augmentation constante.

Oser encore dire qu’« ils sont dans la précarité par choix », c’est totalement nier que ce choix est téléguidé et créé par d’autres qui ne pensent que finance et qui ont totalement oublié le social. On nivelle toujours par le bas sans le faire par le haut. Or, qui détient ce pouvoir ? A vous de me le dire.

Denis Uvier

Éducateur de rue



Commentaires - 1 message
  • oui Denis...cela fait au moins 30 ans que l'esprit qui à présidé dans les années 70 à la création des CPAS est bafouée en dépit des innombrables modifications de langage ... A travers les divers "programmes Européens ou et subsides et plans régionaux" , les "autorités " ont donné des gages à la population que leur argent serait bien utilisé...et de gouvernement en gouvernement ,d'élections en élections...pour donner des gages de sérieux à la droite et à ceux qui fabriquent des pauvres ils ont cassé du "pôvre"....en précarisant ceux qui devraient leur permettre de mener une vie "conforme à la dignité humaine"...résultat: des travailleurs"sociaux" au CPAS où ailleurs chargés de s'en occuper - face à ce mur - en sont malades certains se suicident...etc ... Le reste tu l'expliques.Pendant une trentaine d'année j'ai tenté de rendre visible et audible ce problème comme toi ...mais de plus en plus abandonnent ce combat ..les souffrances dans de plus en plus de domaines se multiplient...Jusqu'à quand le corps social va-t-il endurer ces souffrances sans se révolter..est la question...Le reste tu l'expliques très bien ...bonne continuation ...courage...

    pasquale colicchio mercredi 12 juin 2019 21:59

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