Pauvreté et justice sociale : quand la colère gronde

Pauvreté et justice sociale : quand la colère gronde

Le rapport annuel d’Oxfam pointe magistralement les faits : les 26 personnes les plus riches du monde possèdent autant d’argent que la moitié la plus pauvre de l’humanité. À une plus petite échelle, les frais de distribution et de gestion du réseau, ainsi que les taxes assorties représentent environ 60% de la facture d’énergie d’un petit consommateur. La plupart des allocataires sociaux vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Et cette misère humaine, je la vois tous les jours. La justice sociale, je la vois un peu moins …

L’actualité de ces derniers mois a été marquée par les manifestations des désormais célèbres Gilets Jaunes. Au départ peu compris, ce mouvement a largement trouvé écho et, je dois dire, à titre personnel et en tant que travailleuse sociale, je comprends tout à fait cette colère citoyenne et la revendication pour plus de justice sociale sous-tendue par ces actions. Il faut dire que la pauvreté, on connaît, et parfois de très près …

Plus de justice sociale

Le seuil de pauvreté est fixé, en Belgique et pour 2019, à 1.115€ net par mois pour un isolé, ou 2.341€ net par mois pour un ménage de 4 personnes. La plupart des allocataires sociaux perçoivent des revenus en deçà de ce seuil, et de nombreux travailleurs également. Pas de quoi s’étonner que la colère gronde … Qu’elle explose à cause de l’augmentation du prix du diesel est anecdotique, ce qu’il faut retenir, c’est le cri de fond : plus de justice sociale. Il est certain qu’à l’heure des préoccupations environnementales essentielles, le fait de revendiquer la diminution du prix d’un carburant extrêmement polluant pourrait faire, au mieux, sourire, au pire, bondir. Au final, ce n’est qu’un symbole, la goutte d’eau qui fait déborder un vase archi plein. Et en tant que travailleuse sociale, je partage ce ras-le-bol.

Misère humaine

Dans mon bureau, je vois des gens souvent au désespoir : pensionnés vivant avec une retraite à peine supérieure aux allocations de chômage, bénéficiaires du RIS qui tentent de survivre avec moins de 1.000€ par mois, travailleurs à temps partiel qui jonglent et galèrent entre obligations administratives et horaires fantaisistes, chômeurs qui auraient parfois à y perdre en travaillant … Je visite leurs logements et vois des taudis ahurissants, qu’ils soient publics ou privés, laissés à l’abandon et dont peu oseront se plaindre, trop contents qu’ils sont d’avoir un toit. Je vois les calculs au centime près, les soins médicaux reportés, les factures impayées qui s’accumulent …

Parcours semé d’embûches

Je vois aussi les TV aux allures d’écran de cinéma, les smartphones grands comme des ordinateurs, les consoles de jeu et les sacs derniers cri et parfois, je me dis que le marché parallèle a une longue vie devant lui. Ou que celui de l’occasion se porte bien. Ou que ces personnes ont connu des jours meilleurs. Ou qu’ils ont de sacrément bons filons. Parfois, j’entends questionner le sens des priorités. Je discute des parcours scolaires et professionnels et me dis que pour certains, la route vers un emploi stable et justement rémunéré sera semée d’embûches. Je vois les offres d’emploi, chargées de fausses promesses d’intérims et de contrats temporaires qui ne seront pas prolongés, faute d’aides suffisantes. Je vois qu’on pousse des chômeurs inexpérimentés et trop peu (in)formés à l’entrepreneuriat et je me dis que c’est une course au casse pipe.

Quadrature du cercle

J’entends des gens au chômage me dire qu’ils perdraient à travailler. Et lorsque je calcule, je me dis que certains n’ont financièrement pas tort : le niveau de salaire auquel ils pourraient prétendre est dangereusement proche de celui de leur allocation, frais professionnels en moins, comme ce fameux diesel. Je ne parle même pas des parents célibataires d’enfants en bas âge qui choisissent entre travailler et économiser les frais de garde. J’entends qu’il y a des emplois disponibles à profusion. Je regarde les offres et je ne vois pas de profusion … juste des pénuries, certaines dans des domaines hautement qualifiés. Je sais que pour être hautement qualifié, il faut faire des études … Et je constate que certaines pénuries ne sont plus d’actualité, car là aussi, entre la théorie et la pratique, ça coince un peu. Je me dis que le cercle est décidément bien carré …

Hors du système

Mon but n’est pas de donner dans le misérabilisme, mais je sais que mon quotidien professionnel est aussi le vôtre : nous voyons défiler des gens pour qui nous savons que nous n’avons pas de solution à proposer, que ce soit à court, moyen ou long terme. Ils font partie de cette frange de population trop peu qualifiée pour prétendre à un emploi rémunérateur, ou sont devenus « inemployables », ou encore sont si peu remerciés pour leurs années de travail, cumulent maladies et handicaps de toutes sortes … Nous voyons aussi défiler ceux qui profitent de tout. Parfois, j’entends dire qu’il faut diminuer le montant des allocations sociales, pour forcer les gens à « sortir du système » et je me dis que beaucoup sont déjà hors du système : ils vivent sous le seuil de pauvreté. Avec eux, je me sais inutile. Et d’autres sont aussi ce que le système a fait d’eux.

Redistribution en panne

Ce ne sont pas les allocations sociales qui sont trop élevées, ce sont les salaires qui sont trop bas, parce que les coûts salariaux sont trop importants. Ces coûts salariaux sont aussi un frein à la création d’emplois stables et rémunérateurs. Notre système scolaire et notre accompagnement à l’emploi n’est pas assez inclusif. Le problème, ce n’est pas de payer des taxes, c’est qu’elles soient si mal employées. Nos (nombreuses) taxes devraient revenir à tous les citoyens via un système social performant visant l’inclusion de tous. Ces taxes devraient servir à offrir un enseignement de qualité pour tous et un système de santé juste et performant. Je ne parle même pas de l’entretien des équipements et de cette multitude de choses que nous voyons se dégrader chaque jour. D’aucuns diraient que les problèmes sont plus complexes que cela. Je ne suis pas savante, seulement travailleuse sociale et je parle de ce que je vois … En l’occurrence, je vois qu’ailleurs, les richesses sont mieux exploitées au bénéfice de tous et que nous nous orientons vers le pire.

Colère partagée

Personnellement, je n’ai aucun souci dans le fait de contribuer à la construction sociétale, via le payement de taxes, pour autant que le résultat soit à la hauteur de l’investissement. Malheureusement, ce n’est pas le cas et de loin … Nos taxes sont dilapidées dans des administrations mal gérées et terriblement inefficaces. Nos taxes servent à faire autant de cadeaux fiscaux à ceux qui pourraient être de bien meilleurs payeurs que nous. En un mot, elles sont gaspillées. Alors, personnellement, et en tant que travailleuse sociale, je comprends la colère citoyenne, tout comme je comprends la lassitude de mes bénéficiaires. Et je la partage.

MF - travailleuse sociale.



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