"C'est la première fois que j'ai peur de mourir en allant travailler..."

Aujourd’hui, les professionnels de la santé sont en première ligne face à la pandémie. Même si les derniers chiffres semblent montrer que l’augmentation des infections se fait moins rapidement, il n’est pas pour autant l’heure de souffler pour le personnel. Au contraire, il est même de plus en plus inquiet. Le secteur qui était en souffrance bien avant la crise sanitaire fait aujourd’hui office de rempart face au danger sanitaire. Il est plongé au cœur d’une guerre, sans y avoir été préparé et sans disposer de réelles armes.

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« Je suis infirmière technique depuis 24 ans ». Elle coupe sa phrase et fait place à un moment de silence, elle laisse couler ses larmes avant de reprendre. « Vous savez, c’est la première fois en 24 ans où la seule chose que je souhaite, c’est de ne pas mourir en allant travailler », témoigne anonymement cette infirmière technique mutée en soins intensifs.

Les témoignages sont anonymes et pour cause, les différentes directions d’institutions du secteur de la santé font peser de lourdes pressions sur les épaules des travailleurs. Ne souhaitant pas qu’en plus de la crise sanitaire, il y ait une crise directionnelle. « Je trouve cela inacceptable qu’on muselle ainsi les travailleurs du secteur, c’est de la censure. Ceux qui dirigent les institutions sont dépassés par les événements. Ils sont incompétents pour assurer la protection des travailleurs », dénonce Evelyne Magerat, secrétaire permanente à la CNE.

Le manque de moyens, grosse source d’angoisse

En plus de l’impact sur les patients, les travailleurs du secteur payent un lourd tribut face au manque de moyens économiques, aux restructurations ainsi qu’aux moyens techniques et humains insuffisants. « Ils envoient les travailleurs de la santé à la guerre sans armes. Et le pire dans tout ça, c’est la question éthique qui se pose pour le personnel soignant. Soigner sans les protections minimales et ainsi risquer de propager l’épidémie sur ses proches ou refuser de soigner et d’aider une personne en danger, ce qui est inacceptable pour eux », déclare Evelyne Magerat.

Il est difficilement envisageable pour la grande majorité de la société de voir que les travailleurs de la santé sont à l’heure actuelle confrontés à ce dilemme. La question que pose d’un point de vue éthique cette situation du « j’y vais ou non » résume parfaitement les défaillances structurelles ainsi que les graves atteintes à la protection des travailleurs dans certaines structures hospitalières. « Il s’agit vraiment d’un combat. Les domaines annexes à l’hôpital sont oubliés comme la psychiatrie, les maisons de repos…Imaginez, combattre un feu de forêt avec des seau d’eau, et ben vous êtes loin de la réalité encore. Mes collègues et moi-même, on a l’impression de voir se faire le terreau pour une deuxième vague d’épidémie », indique un délégué en psychiatrie.

« On arrive le matin, on doit signer le fait qu’on a bien notre masque pour la journée on a peur de devenir agressif avec notre entourage par manque de sommeil, par stress. Même les applaudissements, on trouve ça hypocrite et… déplacé », renchérit une infirmière épuisée par ces longues journées éprouvantes physiquement et moralement.

Les protections et le matériel nécessaires ne sont pas là

Comment la question de la sécurité du personnel de la santé peut-elle se poser malgré les grandes mesures promises ? La réalité du terrain et le témoignage de nombreux travailleurs permettent de comprendre un peu mieux les défaillances. Les provisions de matériel des masques permettent de voir que jusqu’à sept jours, pas au-delà. L’utilisation des masques est strictement réglementée bafouant même les règles de sécurité qui prévalaient avant la crise. « Pendant toutes nos études et jusqu’à aujourd’hui, le masque chirurgical était valable trois heures et le masque FFP2 était valable au maximum quatre heures. Aujourd’hui, le masque chirurgical est valable une journée entière de travail donc 12 heures à l’heure actuelle, et le masque FFP2 8 heures au total. Cela signifie, que pour le masque FFP2, si on arrive à l’enlever sans se contaminer entre chaque utilisation et le mettre dans une enveloppe, ce qui est complètement contraire aux règles d’hygiène, on peut le garder jusqu’à trois jours. On n’aurait jamais entendu ça avant et on n’entendra plus jamais ça après la crise. Je sais que c’est parce qu’il n’y a pas assez de matériel, mais est-ce une raison de nous mettre en danger ? », interpelle un infirmier urgentiste.

Le manque de masques n’est pas le seul problème, le matériel basique est aussi touché par une pénurie comme les blouses ou les thermomètres. Cela peut paraître anodin pour un public extérieur, mais cet infirmier en psychiatrie explique avec cette anecdote l’importance de ce matériel de base. « La semaine passée, j’ai une infirmière qui est fragile niveau pulmonaire et une autre qui toussait. Elles travaillent ensemble et ont donc décidé de porter des masques. Elles ont été appelées par la direction qui leur a demandé d’enlever les masques car ils font peur aux patients. Il y a quelques jours un patient nous a prêté son thermomètre frontal car on n’en avait pas. On a quasiment rien comme matériel en psychiatrie, même les masques sont pour la plupart des masques en tissu qui ne servent pas à grand-chose. La réponse de la direction est que cela coûte cher et que ce n’est pas rassurant. Mais par contre, lorsque la direction descend dans nos services, elle ne touche aucun de nos matériels et préfère appeler avec son propre téléphone plutôt que celui du service. C’est à mon sens, une alarme qui montre l’incompétence de notre direction ».

À cela vient s’ajouter une nouvelle crainte concernant le matériel dans les semaines qui arrivent, celui du manque des appareils respiratoires, pourtant cruciaux pour la réanimation.

Le personnel épuisé se retrouve à son tour touché

Il est vrai qu’au début de la crise sanitaire celle-ci semblait loin et ne pas pouvoir atteindre une telle ampleur en Europe, mais quelques jours plus tard, les mesures gouvernementales sont venues contredire cet imaginaire et plonger le monde hospitalier au premier plan de la guerre sanitaire en étant ni préparé ni en possession des moyens suffisants pour y faire réellement face.

« Avant de tomber malade, j’étais en assez bonne forme. Pour ce qui est du mental, je pense que c’était comme tous les autres infirmiers, on était épuisés mais c’était loin cette crise sanitaire. On se disait qu’on avait peu de chance de l’attraper. De plus, avec les mesures de protections quasiment inexistantes, il fallait juste mettre un masque chirurgical au début, ça renforçait le sentiment que ce n’était pas pour nous », déclare un infirmier urgentiste qui est encore en rémission à la suite du coronavirus.

On dénombre de plus en plus de travailleurs positifs au Covid-19. La plupart ne présentent pas de stade grave et restent donc chez eux, mais récemment il y a eu le premier décès en Belgique d’une infirmière de 30 ans. Relevant la fragilité du secteur et la hantise du personnel. « On a peur de contaminer ses proches, la question de partir en guerre sans protection se pose de plus en plus. Le temps vous paraît long dans ces moments, on va au travail la boule au ventre, le soir je fais comme mes collègues, des cauchemars de plus en plus fréquents. Au niveau psychologique ça interpelle non ? », dévoile un infirmier avant de conclure : « Et puis le manque de sommeil et la fatigue accumulée depuis des années par les travailleurs de la santé, ça favorise le risque d’attraper le Covid-19. Il faut vraiment poser la question des mesures et des moyens de protection, ce n’est pas le cas dans toutes les structures heureusement, mais pour beaucoup d’entre-elles la question se pose réellement. »

B.T.



Commentaires - 2 messages
  • Pour avoir porté un masque que j'ai fabriqué, j'ai été renvoyée chez moi par la directrice des soins et déclarée inapte temporairement par le médecin du travail au motif verbal que mes propos et mon comportement n'étaient pas en adéquation avec la politique de l'établissement. Il m'a été demandé par ce dernier d'aller chez mon médecin pour un arrêt de travail !

    Elolo mardi 7 avril 2020 09:55
  • Bonjour a tous je suis auxilliaire de vie et je me suis portée volontaire dans une maison de repos en face de chez moi.
    Le personnel soignant est tellement demuni que ça se répercute sur les residents les aides soignantes surtout quand je venais les aider ça leurs ramenaient un peu d oxygène et elle pouvait faire leur travail correctement et je soulugne les AIDE SOIGANTE mais le manque de personel est impressionant

    Fad436 samedi 4 juillet 2020 09:40

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