UNE VIE DE PSY - Épisode VI : une coïncidence douteuse…

UNE VIE DE PSY - Épisode VI : une coïncidence douteuse...

Il y a des jours où l’on ferait mieux de ne pas se lever. Dans ce nouvel épisode de la vie de T. Persons, vous découvrirez pourquoi.

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

L’annonce de ma future paternité m’avait fait un effet semblable à celui d’une droite d’Apollo Creed sur la tempe gauche de Rocky Balboa. Je peux vous le confier, les 72 premières heures ont été rudes, un peu comme si je n’étais pas vraiment là. Il n’y avait pas de mots. Avec Marion, le sujet était clair : un jour on aurait un enfant. Ce jour allait arriver dans plus ou moins cinq mois et j’étais tout sauf prêt. J’étais tellement centré sur ma petite personne que j’en oubliais tout le reste. Or, le hasard du calendrier faisait coïncider mon état second avec une conférence professionnelle qui, comme toujours, sur papier, devait s’annoncer palpitante. Malheureusement, la réalité ne dépasse que rarement les attentes. Dans les faits, j’étais complètement ailleurs, persuadé de ne rien y perdre, berçant mes angoisses de futur papa aux sons d’intervenants pompeux épiloguant pendant plus de trois heures sur des sujets bateaux mais tellement à la mode tels que le bore-out, les hypersensibles ou encore la question épineuse de l’intolérance au gluten chez les enfants à haut potentiel.

Comme la plupart des symposiums donnés en dehors de la ville, la journée se déroulait dans une salle de conférence polyvalente d’un quelconque hôtel de province. J’étais donc là, à errer dans le couloir en moquette brune qui donnait sur le bar de l’hôtel, attendant de revenir sur terre. Je noyais mes affects dans un verre de Cava servi lors du traditionnel verre de l’amitié offert gracieusement et dont la fonction première n’était d’autre que d’attirer les quelques professionnels de la santé mentale réticents à toute forme de formation. Tout en essayant d’esquiver les regards glauques de certains de mes confrères au loin, j’étais décidé à expédier mon verre et à prendre le chemin de mon domicile lorsque je fus surpris de croiser la route d’une personne qui ne m’était pas étrangère : Georges.

« Il n’y a pas de doute, c’était bien elle »

D’une manière générale, je n’ai jamais aimé croiser mes patients en dehors de mon cabinet, a priori encore moins avec un verre de mousseux en main. Il n’y a rien à faire, autant dans le cadre de mon bureau, je me sens compétent et utile, autant en dehors de celui-ci, j’ai l’impression d’être nu face à mes patients, démuni en m’exposant à une intimité que j’ai souvent tendance à cacher. De plus, s’il y avait une personne que je redoutais de revoir, c’était bien lui. J’étais encore en colère, certes, mais surtout, j’avais une information sur lui, qu’il ne m’avait pas confiée et que je n’étais pas censé avoir. Rajoutons qu’en prime, je ne pouvais pas le lui dire sans trahir mon autre patiente. Bref, je faisais du grand n’importe quoi. De son côté, il ne semblait pas mal à l’aise, comme s’il était tout à fait normal de se croiser dans un couloir d’hôtel. Sachez-le, la curiosité est un vilain défaut. Je n’aurais jamais dû lui demander ce qu’il faisait dans un tel endroit en plein après-midi. En entendant sa réponse, je savais qu’il mentait. J’avais l’envie irrépressible de lui dire que je connaissais les viles raisons de sa présence mais, malgré tout, je me tus. Je lui souris cordialement, terminai d’un trait le fond de ma coupe déposée sur un coin de table et pris congé tout en lui souhaitant une belle journée.

Sur le chemin jusqu’à ma voiture, j’étais confus. Je ne comprenais pas ce qui poussait mon patient à s’acharner à se payer un psy, si c’était pour lui mentir. J’avais l’impression d’être nul, de ne pas mériter la confiance de Georges. Les faits étaient là, soit il avait honte de m’en parler, soit il sentait que je n’étais pas digne de récolter cette confidence. Dans tous les cas, j’avais la sensation d’être un piètre professionnel embourbé dans une situation qui le dépassait complètement. Je me demandais si j’allais gérer les problèmes de mon enfant de la même manière que je gérais la situation ou si j’aurais le courage d’être honnête, sincère et complètement démuni face ma progéniture.

Mes pensées s’enchaînaient et il fallut le crissement strident de pneus d’une voiture qui freine d’urgence pour me sortir de mon état. La scène se déroulait sur le parking, à cinquante mètres de moi. Je n’ai pas la prétention d’avoir une vue de lynx, mais j’en ai les réflexes. Quand la dame qui faillit se faire renverser se retourna, je crus la reconnaître et plongeai me cacher le long des voitures garées. Avais-je bien vu ? Il me fallait une confirmation. Je tentai donc un regard furtif à la John McLane, la belle gueule et le débardeur ensanglanté en moins, et restai bouche bée face à la tignasse blonde qui se précipitait vers l’entrée de l’hôtel. Il n’y a pas de doute, c’était bien elle. En une fraction de seconde, tout se mit en place. Je n’avais rien vu venir parce que c’était tellement énorme, impensable. Le destin peut parfois être cruel. J’étais prêt à beaucoup de concessions pour garder mes patients, mais quand je vis Anita pousser la porte de ce maudit hôtel, je sus qu’il fallait absolument que je la renvoie vers un autre psy…

T. Persons

[Du même auteur]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu



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