Hippothérapeute : "L’attitude du cheval nous aide à comprendre notre bénéficiaire"

02/06/22
Hippothérapeute :

Sophie Andersen est hippothérapeute et co-fondatrice de l’ASBL Equité avec Géraldine de Ribaucourt. Chaque jour, elle accueille dans son centre équestre des bénéficiaires avec difficultés psychologiques, psychiatriques, sociales et présentant un handicap mental. Au contact des chevaux, ils développent leur mobilisation physique, leur attention ou encore leur prise de responsabilités. Pour la campagne #j’aimemonmétier, elle nous raconte sa passion pour cette profession encore peu reconnue.

Sophie et Géraldine se sont rencontrées sur les bancs de l’université de Louvain-la-Neuve durant leurs études de psychologie. Toutes deux passionnées d’équitation, elles joignent leurs connaissances académiques pour fonder l’ASBL Equité en 2003. 20 ans plus tard, elles organisent des ateliers thérapeutiques en collaboration avec des institutions juridiques et des hôpitaux psychiatriques.

"Il y a 20 ans, il fallait se former soi-même pour être hippothérapeute"

Le Guide Social : Vous avez une formation universitaire de psychologue clinicienne, pourquoi cette orientation vers l’hippothérapie en particulier ?

Sophie Andersen : Depuis que je suis toute petite j’adore les chevaux, et dans le manège où je montais, ils pratiquaient déjà l’hippothérapie. Très jeune, j’aidais à accompagner les personnes handicapées à cheval et cette profession m’a très vite attirée. À l’époque, les formations purement d’hippothérapie n’existaient pas, alors j’ai hésité entre des formations de kiné, psychologue ou éducateur pour m’aiguiller vers cette spécialisation. La psychologie m’a particulièrement attirée et en cours d’études, j’ai fait un stage en hippothérapie ainsi qu’un autre en hôpital, et j’ai été tout à fait convaincue que je voulais me spécialiser en hippothérapie. Après l’université, j’ai organisé moi-même un an de stage en hippothérapie puisqu’à cette époque-là il n’y avait toujours pas de formation, il fallait se former soi-même. J’ai aussi suivi un an de formation en France qui m’a permis de réaliser trois stages. De retour en Belgique, j’ai commencé à travailler pour une association auprès de personnes handicapées, et c’est à ce moment que nous avons créé l’ASBL Equité avec Géraldine.

Le Guide Social : Quelle formation peut-on désormais suivre pour devenir hippothérapeute ?

Sophie Andersen : Il faut rappeler que malheureusement, aucune formation n’est obligatoire puisque la profession n’est pas encore reconnue : à ce stade, n’importe qui pourrait se prétendre hippothérapeute. Mais il y a des formations qui existent, notamment celle que Géraldine et moi avons repris il y a deux ans à l’ASBL Feo. Cette formation continue en deux ans existe déjà depuis 20 ans et nous serons bientôt associées à la Haute Ecole de Vinci, notre formation sera reprise dans leur programme. Il y a également une formation de la ferme équestre reconnue par l’UCL qui permet d’obtenir un diplôme universitaire en hippotérapie.

Le Guide Social : Vous avez une formation de psychologue mais les kinés, les psychomotriciens, les éducateurs spécialisés peuvent aussi avoir recours à l’hippothérapie ...

Sophie Andersen : Tout à fait, les approches du métier sont très larges en fonction des publics abordés.

Le Guide Social : La reconnaissance du métier évolue progressivement mais elle était très limitée il y a vingt ans, cela vous a-t-il posé des difficultés pour trouver du travail après vos études ?

Sophie Andersen : Je ne pense pas, dans la mesure où nous avons créé notre travail en fondant notre ASBL, mais nous avons dû convaincre de la pertinence de notre concept. C’est surtout à ce moment que le manque de reconnaissance a été un poids pour nous, au début les hôpitaux s’interrogeaient vis-à-vis de notre "thérapie parallèle". Notre légitimité n’était pas acquise et ne l’est toujours pas d’ailleurs, mais la reconnaissance de notre métier évolue et notre suivi est davantage reconnu.

"Nous interprétons le ressenti du cheval pour mieux comprendre le bénéficiaire"

Le Guide Social : Le métier d’hippothérapeute comporte de multiples facettes, comment le définissez-vous ?

Sophie Andersen : Il s’agit d’aider les personnes en difficultés psychologiques, psychiatriques, physiques, sociales ou familiales avec le cheval comme partenaire. L’hippothérapie n’est pas seulement une interaction entre le bénéficiaire et le professionnel car le cheval a une réelle place de partenaire dans la thérapie. Il est à la fois le partenaire du thérapeute en lui dévoilant énormément de choses, et en même temps celui du bénéficiaire à son contact direct.

Le Guide Social : Quels sont par exemple les difficultés et troubles psychologiques que vous traitez dans votre centre ?

Sophie Andersen : C’est très vaste, les bénéficiaires qui nous sont amenés via les institutions ou les hôpitaux psychiatriques ont par exemple des psychoses, de la schizophrénie, de la dépression, des problèmes d’addiction et des troubles alimentaires. Nous avons aussi des particuliers qui nous sollicitent volontairement pour des questions de burn out ou de problèmes familiaux.

Le Guide Social : Quelles sont vos principales techniques ?

Sophie Andersen : Notre premier outil consiste à interpréter le ressenti du cheval. Son attitude nous permet ensuite de comprendre indirectement le bénéficiaire : l’état du premier reflète celui du second. On peut faire remarquer au bénéficiaire l’attitude du cheval à travers des observations physiques très concrètes, comme par exemple l’état de ses oreilles. Cette méthode nous permet aussi d’orienter les activités de la séance du jour : plutôt de la relaxation, ou de la psychomotricité, ou de la mobilisation physique, de la prise de responsabilité, des exercices d’attention … L’étape initiale est en tout cas de traduire ce que montre le cheval.

"Nous ne voulons couper l’accès à aucun bénéficiaire pour des raisons financières"

Le Guide Social : Pouvez-vous nous parler un peu plus de l’ASBL Equité ?

Sophie Andersen : Notre activité principale est l’accueil régulier des bénéficiaires d’institutions, de septembre à juin. Les hôpitaux, les centres de jours et les centres spécialisés réservent une plage horaire pour toute l’année. Les groupes de bénéficiaires sont composés de six personnes et peuvent être fixes ou variables, selon le choix ou le type de l’institution. Pendant les congés scolaires, nous organisons des ateliers de reconnexion à soi via les chevaux et la nature et des ateliers burn-out. Nous recevons aussi régulièrement des demandes individuelles d’adultes ou de parents pour leurs enfants pendant toute l’année, à hauteur d’une heure par semaine. Nous travaillons aussi parfois avec le Service d’Encadrement des Mesures Judiciaires Alternatives mais dans ce cas, ce sont des personnes qui remplacent une partie de l’aspect financier d’une décision judiciaire par leur aide bénévole dans notre centre équestre.

Le Guide Social : L’une des priorités de votre ASBL est de rendre les prestations accessibles pour tous les types de public en termes d’honoraires …

Sophie Andersen : C’est d’ailleurs pour cette raison que nous l’avons appelée “équité” et c’est un point très important pour notre équipe depuis le début de nos activités. Le coût réel d’une séance est élevé car il comprend notamment la nourriture, les soins et l’hébergement des chevaux et en l’appliquant nous ne pourrions atteindre qu’un public très limité. Nous avons choisi une démarche inverse en demandant aux institutions combien elles pouvaient payer pour ce type d’activité et fixé nos prix initiaux à 5 euros par personne. Nous avons aussi pris la responsabilité de chercher et trouver des fonds en parallèle de nos prestations en sollicitant des fonds privés via des associations ou en organisant des activités de récoltes de fonds, comme des dîners ou les 20 kilomètres de Bruxelles. Nous donnons aussi des cours d’équitation classiques en stage d’été, qui soutiennent les activités que nous proposons aux institutions. Nous ne voulons couper l’accès à aucun bénéficiaire pour des raisons financières.

"C’est vraiment incroyable de voir nos bénéficiaires s’acclimater aux chevaux"

Le Guide Social : Avez-vous un souvenir particulièrement fort des progrès de vos patients ?

Sophie Andersen : J’ai un souvenir particulièrement marquant mais déjà lointain puisqu’au début de nos activités à Equité, nous organisions des ateliers de réinsertion sociale avec des chômeurs de longue durée. Ils étaient accompagnés des CPAS et venaient chaque jour pendant deux mois pour s’occuper des chevaux et suivre des séances. L’objectif de ce suivi était de remobiliser un public particulièrement précaire vers un projet professionnel. D’autres formations avaient été tentées mais elles n’avaient produit aucune réelle avancée et nous devions relever le défi de les redynamiser en l’espace de deux mois. A cet enjeu délicat s’ajoutait une pression supplémentaire : les CPAS attendaient des résultats quantifiables. Il se trouve que les résultats ont été frappants, c’était très étonnant. Sur une dizaine de bénéficiaires, presque la moitié d’entre eux s’est remobilisée dans un projet professionnel ou une formation et cet effet a perduré pendant les six mois suivants. C’était génial de voir des personnes qui au début, avaient du mal à se lever le matin pour prendre le train, se sentir progressivement appartenir à un groupe en nettoyant les box par exemple. Oui, c’étaient de très chouettes résultats qui m’ont marquée.

Le Guide Social : A l’inverse, avez-vous déjà été confrontée à des situations trop difficiles à accompagner ? Et comment vous protégez-vous face à celles-ci ?

Sophie Andersen : Il est très important pour l’hippothérapeute d’apprendre à se connaître et de pouvoir prendre du recul par rapport aux émotions qui le traversent, cette faculté est une partie intégrante du métier. Géraldine et moi avons appris à organiser nos journées de travail pour nous ménager et à répartir les types de bénéficiaires en fonction des sensibilités de chacune. Cette organisation permet déjà d’équilibrer les différentes situations et ressentis qu’elles génèrent. Mais la question de l’épuisement professionnel chez les travailleurs de la santé en général reste un enjeu important à ne pas sous-estimer. La connaissance de soi et la prise recul sont d’autant plus nécessaires pour nous lorsque nous faisons face parfois à des situations de violence des bénéficiaires à l’encontre des chevaux. Ce sont des moments particulièrement désagréables que nous cadrons avec fermeté, jusqu’à éloigner la personne concernée si nécessaire.

Le Guide Social : Y a-t-il des difficultés quotidiennes propres au métier d’hippothérapeute ?

Sophie Andersen : Nous travaillons toujours en extérieur, et cela peut être difficile au début. Nous dépendons grandement de la météo et exerçons un travail physique au quotidien, au-delà de mobiliser notre énergie psychologique. Les soins aux chevaux prennent beaucoup de temps, y compris les weekends et l’entretien des infrastructures étant assez couteux, nous ne pouvons engager beaucoup d’employés et accomplissons la plupart de ces tâches nous-mêmes. Utiliser le tracteur, sortir une botte de foin par temps de pluie et réparer la clôture après une séance fait partie de notre quotidien. Cette mobilisation psychologique et physique n’est pas négligeable, mais personnellement elle me plaît beaucoup, même en cas de mauvais temps. J’adore être en extérieur et je ne me verrais nulle part ailleurs.

"L’hippothérapie n’est pas la voie la plus simple, mais elle en vaut vraiment la peine"

Le Guide Social : Quels conseils pouvez-vous transmettre aux futurs hippothérapeutes ?

Sophie Andersen : Je leur conseillerais d’être très attentifs à leur formation, ce métier ne s’improvise pas. Il est aussi important d’avoir une très bonne connaissance des chevaux et des connaissances en psychologie ou en psychomotricité par exemple. Et surtout je leur conseillerais d’y croire, car ce n’est pas la voie la plus simple mais je trouve qu’elle en vaut vraiment la peine. Les offres d’emploi sont peu nombreuses alors il faut souvent créer son propre centre, comme nous l’avons fait avec Géraldine, mais voir les résultats des suivis, c’est génial.

Le Guide Social : Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans votre métier ?

Sophie Andersen : Le contact quotidien avec la nature et les animaux. C’est tellement important et de plus en plus de personnes s’en rendent compte aujourd’hui : le rapport au vivant depuis le Covid-19 a permis une réelle prise de conscience. Grâce à mon métier, j’ai les deux pieds dans le vivant et pour moi, c’est le plus important.

Pour plus d’informations sur l’ASBL Equité

Luisa Gambaro



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