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Violences intrafamiliales : Samira Bourhaba transforme les contes en outil thérapeutique

10/06/26
Violences intrafamiliales : Samira Bourhaba transforme les contes en outil thérapeutique

Psychologue clinicienne à Liège, Samira Bourhaba accompagne depuis plus de vingt-cinq ans des enfants, adolescent·e·s et adultes confronté·e·s aux violences sexuelles intrafamiliales. Le Guide social est allé à sa rencontre pour découvrir son projet : un jeu thérapeutique inspiré des contes traditionnels, pensé comme un nouvel outil à destination des professionnel·le·s pour accompagner autrement les victimes. Rencontre.

Le Guide Social : Vous accompagnez depuis de nombreuses années des enfants et adolescent·e·s confronté·e·s aux violences intrafamiliales. Pouvez-vous présenter votre parcours ?

Samira Bourhaba : Je suis psychologue clinicienne et j’ai rejoint l’ASBL liégeoise Parole d’Enfants à la fin de mes études, en 1997. J’y travaille toujours aujourd’hui comme formatrice autour des questions liées à la protection de l’enfance.

Ma pratique clinique s’est principalement développée au sein de Kaleidos, service que j’ai contribué à mettre sur pied.. J’y ai accompagné, pendant plus de vingt ans, des mineur·e·s victimes d’inceste dans le cadre de mandats du SAJ, du SPJ et du tribunal de la jeunesse.

En parallèle, j’exerce en cabinet privé auprès d’adultes ayant majoritairement subi des violences durant l’enfance. Et, depuis cinq ans, je travaille également au sein du Centre thérapeutique Kintsugi, que j’ai créé à Liège.

Le Guide Social : Et à quel moment avez-vous ressenti le besoin de concevoir un nouvel outil ?

Samira Bourhaba : Depuis le début de ma pratique, je suis confrontée à une même question : comment aider les victimes à mettre des mots sur ce qu’elles vivent quand précisément tout empêche de penser et de parler ?

Dans la clinique de l’inceste, le silence, la confusion et la culpabilité occupent énormément de place. On ne peut pas attendre que les victimes trouvent seules les mots. Cela m’a amenée à chercher différents outils, notamment autour des métaphores thérapeutiques. Mais j’avais aussi envie d’un support plus concret, qui permette aux professionnel·le·s de travailler autrement avec les enfants.

Au départ, j’avais pensé écrire pour les professionnel·le·s. Puis l’idée du jeu s’est imposée comme une manière plus vivante et plus interactive de transmettre des pistes de travail.

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"Dans beaucoup de versions des contes traditionnels, on retrouve des logiques de domination et de culpabilisation des enfants"

Le Guide Social : Dans votre pratique, qu’est-ce qui rend si difficile pour les enfants — et parfois aussi pour les adultes — le fait de raconter ou de mettre des mots sur ce qu’ils vivent ?

Samira Bourhaba : Très souvent, on pense encore qu’aider un enfant consiste avant tout à savoir « ce qui s’est passé ». Or, dans le travail autour du trauma, raconter les faits ne suffit pas toujours et peut même être réexposant si l’enfant ne dispose pas des ressources nécessaires. Ce qui est fondamental, ce n’est pas uniquement la nature des faits, mais les vécus qu’ils produisent : la confusion, l’impuissance, la honte, la culpabilité ou encore le sentiment d’être responsable.

Dans l’inceste, les violences s’inscrivent aussi dans une dynamique relationnelle très particulière. L’enfant est progressivement enfermé dans des mécanismes d’emprise qui produisent des conséquences profondes.
C’est pourquoi je travaille davantage à partir des conséquences et des vécus qu’à partir d’une recherche détaillée des faits. Dès qu’on identifie les conséquences, on commence déjà à « remettre le monde à l’endroit ».

Le Guide Social : Vous avez choisi les contes comme point d’entrée thérapeutique. Qu’est-ce qui vous a amenée vers cet univers-là pour remettre le monde à l’endroit et en quoi est-ce une approche "contre-culturelle" ?

Samira Bourhaba : Les contes sont des objets culturels très puissants. Ils façonnent nos représentations depuis des générations. Or, dans beaucoup de versions des contes traditionnels, on retrouve des logiques de domination et de culpabilisation des enfants.

Dans Le Petit Chaperon rouge, par exemple, la petite fille désobéit, fait confiance au loup et finit punie. Ce type de récit peut faire écho à certains mécanismes présents dans les violences intrafamiliales, où la responsabilité glisse souvent vers les victimes.

Ce qui m’intéresse, c’est justement de reprendre ces récits pour les « déjouer », les déconstruire et proposer une autre lecture des situations. Nos sociétés restent largement organisées autour de rapports de domination, notamment dans les relations adulte-enfant. Adopter une approche contre-culturelle, c’est refuser les mécanismes qui déplacent la responsabilité vers les victimes. C’est rappeler qu’un enfant n’est jamais responsable des violences qu’il subit.

Le jeu cherche justement à remettre les responsabilités au bon endroit.

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Un jeu destiné aux pros qui accompagnent des enfants confrontés aux violences : psychologues, éducateur·rice·s, travailleurs sociaux, équipes de l’aide à la jeunesse…

Le Guide Social : Si vous deviez présenter le jeu à un·e professionnel·le qui ne le connaît pas, comment le décririez-vous concrètement ?

Samira Bourhaba : Le jeu s’appuie sur l’identification de l’enfant à un personnage de conte : le Petit Chaperon rouge, Hansel et Gretel, Peau d’Âne, le Petit Poucet… Chaque enfant incarne un personnage et traverse différents univers inspirés des contes.

L’objectif n’est pas la compétition, mais le cheminement. À travers les cartes, les rencontres et les situations traversées, l’enfant est amené à réfléchir autrement à ce que vivent les personnages et à développer des ressources. Le jeu permet ainsi de remettre du mouvement et de la pensée là où le trauma crée souvent de la confusion et du blocage.

Ce jeu est destiné aux professionnel·le·s qui accompagnent des enfants confrontés aux violences : psychologues, éducateur·rice·s, travailleurs sociaux, équipes de l’aide à la jeunesse… Il peut être utilisé dès l’âge de six ans, en individuel ou en groupe. Un guide d’accompagnement sera également proposé afin d’aider les professionnel·le·s à s’approprier l’outil.

Le Guide Social : Quels effets espérez-vous à travers cet outil ? Existe-t-il des précautions particulières ou des points de vigilance dans l’utilisation de cet outil ?

Samira Bourhaba : Le premier enjeu, c’est de rompre la solitude. On ne joue pas seul. Le jeu crée du lien avec un adulte et parfois avec d’autres enfants.

Il permet aussi de vivre ce qu’on appelle, dans le psychotrauma, des « expériences correctrices » : des situations où l’enfant peut expérimenter autre chose que l’impuissance, ressentir qu’il agit, qu’il comprend ou qu’il pose des limites. Le plateau matérialise aussi cette idée de progression et de transformation.

En revanche, il ne faut surtout pas le considérer comme une solution miracle. Comme tout outil thérapeutique, il doit être utilisé avec prudence et ajusté à chaque enfant. L’idée est de jouer, puis d’observer ensemble ce que cela produit. Le professionnel accompagne, mais c’est toujours la personne concernée qui reste au centre.

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"Si ce jeu peut aider à mieux soutenir la parole des enfants, alors il aura déjà atteint quelque chose d’essentiel"

Le Guide Social : Vous entrez dans une phase concrète de fabrication et de tests.

Samira Bourhaba : Le contenu du jeu est quasiment finalisé : les cartes, les mécaniques et les différentes zones du plateau sont déjà pensées. L’objectif est d’entrer dans une phase de prototypage durant l’été, puis de réaliser plusieurs tests avec des groupes de professionnel·le·s avant une version finale à l’automne.

J’aimerais pouvoir sortir les cent premiers exemplaires soit le 20 octobre — date anniversaire de la Marche blanche — soit le 20 novembre, à l’occasion de la Journée internationale des droits de l’enfant. Une campagne de crowdfunding a également été lancée afin de financer les cent premiers exemplaires.

Le Guide Social : Si ce projet rencontre son public, qu’aimeriez-vous qu’il devienne dans les prochaines années ?

Samira Bourhaba : J’aimerais qu’il puisse devenir un véritable outil de soutien pour les professionnel·le·s et qu’il soit accessible dans les services de l’aide à la jeunesse ou de la protection de l’enfance. Si ce jeu peut aider à mieux soutenir la parole des enfants, alors il aura déjà atteint quelque chose d’essentiel.

Le Guide Social :Malgré la lourdeur des thématiques abordées, qu’est-ce qui continue à faire sens pour vous dans ce travail ?

Samira Bourhaba : Je cherche des remparts contre la solitude. Celle des victimes, des familles, mais aussi celle des professionnel·le·s. Quand un enfant parle, il faut que nous soyons capables de soutenir sa parole. Nous ne pourrons peut-être pas empêcher toutes les violences, mais nous devons au moins être capables de croire les enfants et de les soutenir lorsqu’ils parlent.

Laura Mortier
Savoir plus :

Pour accompagner la phase de prototypage et permettre la production des premiers exemplaires du jeu, Samira Bourhaba a lancé une campagne de crowdfunding ouverte jusqu’au 15 juillet.

Les personnes qui souhaitent participer à cette aventure peuvent soutenir le projet via la campagne « Déjouer les contes ».




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