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"On ne parvient plus à faire notre travail" : au cœur de la manifestation avec des travailleurs de l’Aide à la jeunesse

12/03/26

Manque de moyens, surcharge de dossiers, situations de plus en plus complexes : dans le secteur de l’Aide à la jeunesse, les professionnels tirent la sonnette d’alarme. Ce jeudi 12 mars, Nicolas et Manon, travailleurs sociaux au sein d’un service d’accompagnement socio-éducatif, ont répondu à l’appel des syndicats et rejoint la manifestation nationale organisée à Bruxelles pour dénoncer les réformes gouvernementales. Au cœur du cortège, ils ont confié à notre micro les difficultés croissantes auxquelles ils sont confrontés dans leur travail auprès des jeunes et des familles.

« Si on descend dans la rue, c’est parce qu’on est en colère, mais aussi parce qu’on a peur pour le futur, pour le nôtre et celui des jeunes qu’on accompagne », lance d’emblée Manon, intervenante sociale au sein d’Autrement Dit, un service d’accompagnement socio-éducatif (SAse).

Ce jeudi 12 mars, des dizaines de milliers de personnes se sont mobilisées dans les rues de Bruxelles afin de dénoncer les mesures jugées « injustes et inhumaines » du gouvernement fédéral et tenter de faire reculer ses réformes. Elles et ils pointent du doigt : l’instauration d’un malus pension, le plafonnement de l’indexation des salaires, une « chasse aux demandeurs d’emploi et aux malades » ou encore le désinvestissement des services publics et des soins de santé.

Dans le secteur de l’aide à la jeunesse, ces orientations inquiètent particulièrement les professionnels. Beaucoup redoutent un durcissement des politiques sociales qui fragilisent davantage les familles déjà précarisées et compliquent le travail d’accompagnement.

Sur le terrain, ces craintes trouvent déjà un écho dans le travail quotidien des équipes, comme nous explique Nicolas, également intervenant social au sein du SAse : « On observe une précarisation et une paupérisation de plus en plus grande depuis quelques années. Et les mesures actuelles du gouvernement fédéral, évidemment, renforcent encore cette situation. Les cas rencontrés dans l’Aide à la jeunesse deviennent également de plus en plus complexes : les jeunes à protéger cumulent beaucoup de problématiques. »

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« Des éducateurs doivent gérer seuls une dizaine ou une quinzaine d’enfants au quotidien »

Pour ces deux intervenants sociaux, la situation sur le terrain est devenue difficilement tenable. Dans le secteur, l’inquiétude est d’autant plus grande que, du côté de la Fédération Wallonie-Bruxelles, les services sont invités à « rationaliser » leur fonctionnement. Une orientation budgétaire que de nombreux acteurs interprètent comme l’annonce de nouvelles économies.

Pour les équipes, ces décisions politiques s’inscrivent dans une réalité déjà marquée par un manque chronique de moyens humains et financiers, ce qui complique leur travail auprès des enfants et des familles. « Ce qu’on déplore, c’est la violence qui est répercutée sur nous et qu’ensuite on véhicule malgré nous sur nos publics », dénonce avec force Manon. « Le manque de personnel, le manque de moyens structurels, le manque de facilitation pour mener à bien nos missions sont autant de violences que les institutions subissent et répercutent sur leur personnel. Et puis ensuite, nous, malgré nous, on les véhicule sur des publics qui sont déjà fragilisés. »

Sur le terrain, la surcharge de travail est devenue la norme. Nicolas évoque des chiffres qui illustrent la pression qui pèse sur les services : « À Bruxelles, un délégué du SAJ ou du SPJ gère entre 70 et 80 dossiers. Un juge de la jeunesse ou un conseiller de l’Aide à la jeunesse, c’est 300 dossiers. »

Et d’évoquer également la situation tendue dans les structures d’hébergement : « Il y a aussi un manque de personnel et un turn-over important. Conséquence ? Des éducateurs doivent parfois gérer seuls une dizaine ou une quinzaine d’enfants au quotidien. Comment faire son travail correctement quand il y a ce manque de moyens et de personnel ? Ce n’est pas possible… Les enfants valent quand même la peine qu’on puisse mettre tous les efforts pour leur bien-être. »

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Derrière les réformes, des conséquences concrètes pour les enfants

En descendant dans la rue ce jeudi, les deux collègues souhaitent envoyer un message aux mandataires politiques. « Les orientations prises aujourd’hui sont des choix. Et ce ne sont pas des choix par défaut », insiste Manon. « Cette responsabilité va se mesurer aux conséquences concrètes dans la réalité des gens : au nombre d’enfants qui dorment dans la rue, au nombre d’enfants en danger qui attendent des places dans les services et qui sont livrés à eux-mêmes. »

Pour Nicolas, l’urgence est d’arrêter les coupes budgétaires et de renforcer les services d’entrée du système. « Oui, il faut refinancer les SAJ et les SPJ, pour qu’il y ait plus de délégués et qu’ils soient mieux formés. » Il plaide également pour une meilleure collaboration entre les différents niveaux de pouvoir. « Pour permettre une réelle intersectorialité, une transversalité, pour que l’Aide à la jeunesse puisse faire son travail, c’est-à-dire s’occuper des enfants. »

Et de conclure : « Parce qu’en général, on se retrouve à devoir trouver des logements pour les familles, leur permettre de retrouver une source de revenus, ou simplement faire respecter leurs droits. Pourquoi ? Car on se retrouve à devoir assumer des missions inhérentes à d’autres secteurs, eux aussi saturés. Et au final, on ne parvient même plus à faire notre travail. »

Propos recueillis par Emilie Vleminckx


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