Handicap : ETA Ateliers 94, la couture comme métier émancipateur

15/11/22
Handicap : ETA Ateliers 94, la couture comme métier émancipateur

Le Guide Social a poussé la porte des Ateliers 94 à la Louvière, véritable mine d’or de costumes plus grandioses les uns que les autres. Cette Entreprise de Travail Adapté (ETA) accueille une vingtaine de travailleurs porteurs de handicap qui créent et confectionnent des costumes bien sûr, mais aussi des produits pour bébés, des sacs ou encore réalisent des retouches de vêtements. Plongée dans une des dernières entreprises artisanales de la région.

Le monde des Entreprise de Travail Adapté (ETA) compte 10.500 employés dont 8.500 en situation de handicap avec 92% d’ouvriers et 29% d’employés.

Les ETA n’ont pas toujours été des lieux de professionnalisation. Ces fameux ateliers protégés ont pendant longtemps favorisé l’occupation. C’était alors les assistants sociaux qui les dirigeaient. « La période était différente », précise la directrice de la fédération des ETA, Gaëtane Convent. « C’était une période de plein emploi, ainsi les ateliers étaient 100% subventionnés, sans besoin de rentabilité. » L’évolution des ETA s’est réalisée par le passage d’une activité qualifiée « de loisirs » à une activité salariée dont découle la mise en place de cotisations sociales, d’ouverture des droits et devoirs des travailleur.se.s. Gaëtane Convent poursuit : « Il est intéressant de donner un salaire pour permettre l’émancipation des personnes, contrairement à l’occupationnelle qui donne de l’argent de poche. »

En cela, la notion du travail est importante à plus d’un titre car elle permet de valoriser l’individu comme n’importe quel.le citoyen.ne. En effet, le mot d’ordre des ETA est bien l’émancipation de ses travailleurs et travailleuses grâce à une entreprise qui s’adapte aux divers handicaps : « Le handicap est partout mais la société ne s’y adapte pas. Dans l’ETA, pour la première fois, on considère les personnes porteuses de handicap en tant que travailleuses dans un milieu qui s’adapte à elles. Le handicap est au second plan grâce à la mise en place d’aménagements individuels. Le monde de l’ETA offre un espace de travail où la personne peut-être elle-même. » Afin d’en savoir plus et d’observer le fonctionnement de ces entreprises à part entière, nous nous sommes rendus aux Ateliers 94, entreprise de travail adapté spécialisée dans la couture.

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ETA et entreprise ordinaire : « Il n’y a pas de différences fondamentales »

Nous retrouvons Alain Roggeman, directeur des Ateliers 94 à la Louvière : « Je suis ici depuis juin 2019 en tant que directeur. Avant, j’étais directeur de production au sein de l’ETA Deneyer à Strepy Bracquegnies. Cette dernière est plutôt active dans le conditionnement, l’entretien d’espaces verts et l’usinage. Je suis dans le domaine des ETA depuis 2011. »

Quand on lui demande les différences par rapport au monde de l’entreprise ordinaire, il sourit et répond : « Honnêtement, c’est la même chose. La seule particularité, bien sûr, c’est l’adaptation des postes de travail en fonction des handicaps mais globalement une personne en situation de handicap, c’est quelqu’un comme n’importe qui. Je ne vois pas de différences fondamentales. On rencontre les mêmes problématiques, on trouve les mêmes solutions. »

L’ensemble du dispositif des Atelier 94 se situe à côté d’une petite place de village, dans un cadre paisible. Il est composé d’un accueil de jour qui propose des activités socio-culturelles accueillant une quarantaine de personnes porteuses de handicap. De l’autre côté du jardin fleuri se trouve le centre d’hébergement où vivent une vingtaine de personnes.

Enfin, les ateliers 94 se composent de trois sections : un bâtiment pour la coupe, un pour la confection et le dernier pour la location de costumes.

Il rajoute : « Dans le processus de couture, les clients nous envoient des rouleaux de tissus qu’il faut couper selon les patrons fournis. Une fois les tissus coupés, ils sont transférés dans la partie confection. »

Historique des Ateliers 94

« Ce lieu est né en 1965 sous forme d’une structure occupationnelle. A cette époque le charbonnage et l’acier étaient en plein essor. C’était donc une région qui produisait beaucoup de richesses via tout un tissu industriel autour du charbon et de l’acier. Ainsi, des dames bourgeoises ont voulu aider des personnes déshéritées et les occuper dans le cadre de travaux de couture », nous raconte Alain Roggueman.

Avec le temps, l’activité est devenue de plus en plus économique pour devenir un « atelier protégé » et évoluer en ETA dans les années 90.

« Les personnes qui étaient logées sur notre site, venaient travailler aux ateliers. Ce fonctionnement s’est éteint face à la difficulté des tâches qu’engendrent la couture. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une difficulté de recrutement car il n’y a quasiment plus d’écoles qui ont des sections couture. Historiquement, dans la région, il y avait beaucoup de couturiers et d’ateliers de couture qui ont totalement disparus aujourd’hui. Il faut aller sur Courtrai où il y a encore une tradition de couture mais plus industrielle. L’artisanat dont nous faisons preuve ici n’existe quasiment plus. »

Cependant, dans le cadre des CAP (Contrat d’Adaptation Professionnelle), des jeunes qui sortent de l’enseignement spécialisé, avec une base en couture, peuvent être engagés au sein des Ateliers 94 sous contrat d’apprentissage de six mois, renouvelable trois fois.

« La particularité de notre ETA est que nos travailleurs portent un handicap non-visible »

Après cette introduction, Alain Roggeman nous propose de nous rendre dans la salle de coupe. Lors du franchissement des portes, c’est une montagne de tissus qui nous accueillent. De tous coloris, imprimés et matières. « Il y en a dans tous les coins ! », dit-il en riant.

La majorité des produits réalisés sont destinés à la petite enfance. Y sont réalisés des gigoteuses, des attaches tétines, des bavoirs, des couvertures, des tours de parcs.... « On a cette particularité de ne pas produire en grande quantité. On peut faire des commandes de 5 ou 10 pièces. On est plutôt sur de l’artisanat. »

Alors que la styliste et son équipe sont en train de réaliser de nouveaux patrons, nous passons d’une machine à l’autre dont la manipulation demande une certaine dextérité.

« La particularité des ETA est qu’elles doivent permettre aux personnes en situation de handicap de travailler en s’adaptant au handicap des personnes. La particularité de notre ETA est que nos travailleurs portent un handicap non-visible. Ce sont des personnes qui ont des maladies professionnelles, qui ont subies des accidents du travail... Ici, il n’y a pas de personnes porteuses de handicap mental par exemple car le métier de la couture ne peut pas le permettre. C’est trop compliqué. »

La suite de la visite se poursuit à l’espace de location de costumes. Une multitude de costumes de carnaval enfants et adultes côtoient ceux d’Halloween.

« On a une partie de production industrielle avec les articles pour la petite enfance. Les costumes répondent à des demandes plus particulières, plus individuelles. Nous sommes dans une région où le carnaval est très important. Nous avons donc des commandes de sociétés de Gilles pour des costumes de soumonces. Par exemple, nous sommes en train de préparer 80 costumes pour une société de Gilles à Nivelles. »

« En tant que monitrice, il faut de la patience »

Nous quittons les costumes et nous rejoignons le cœur battant de la structure : l’atelier de confection. Le ronronnement des machines à coudre en action nous accueille.

Afin de garantir un accompagnement et une sécurité suffisante aux travailleur.se.s, chaque ETA compte des postes spécifiques, en particulier celui de moniteur.rice qui s’assure du bien-être du personnel à travers une attention portée sur l’adaptation des machines et des postes de travail mais aussi des tâches en fonction des profils.

« Ici, chaque machine à coudre a sa particularité. Chaque personne se voit dédier la confection d’un article ou la réalisation d’une étape de confection selon ses capacités, la maîtrise des techniques et de ses compétences. C’est donc ici qu’intervient Edith, la monitrice. C’est elle qui va dispatcher les missions à chacun. Elle est formidable car elle a une patience phénoménale ! », précise le directeur admiratif.

Assise devant une machine, elle explique à une travailleuse comment doit être travaillée la pièce de tissu qu’elle manipule. « Je suis couturière de formation et travaille ici depuis 7 ans en tant que monitrice. La première année, j’ai suivi une formation pour connaître l’ensemble des articles que l’on produit ici et les différentes étapes de confection. Mes missions sont d’apprendre aux travailleur.se.s comment réaliser les différents assemblages. C’est ce qui me plaît dans mon métier de monitrice : le côté social, le contact avec les gens et leur apprendre comment réaliser telle ou telle pièce. Même si je dois aller vingt fois à côté d’une personne pour lui expliquer, j’irai, cela ne me dérange pas. Il faut de la patience et j’en ai. (Rires) »

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Les assistants sociaux en ETA : « Nous sommes des aiguilleurs »

Nous entamons la fin de la visite avec l’espace de création des costumes et de retouches à l’étage.

« C’est une vraie caserne d’Ali Baba car c’est l’espace où l’on utilise ce que l’on récupère à gauche à droite pour réaliser les costumes. », annonce Alain Roggeman en haut des escaliers. En effet, on y trouve toutes sortes de rubans, de strass, de perles, de fils et bien entendu, de tissus en tout genre.

« Cet espace est le lieu de réalisation des dessins et croquis de notre styliste qui deviendront patrons et finalement costumes. » Sur ces mots, Alain ouvre un grand carnet et nous dévoile un ensemble de dessins réalisés par la styliste des ateliers. On y voit des costumes du carnaval de Venise mais aussi des photos de chanteur.se.s comme Elton John, sources d’inspiration pour les futurs ensembles que revêtiront enfants et adultes lors des prochains fêtes costumées.

En descendant les escaliers, nous nous dirigeons dans le bureau de l’assistante sociale en poste au sein de l’ETA depuis un an. « J’ai été assistante sociale en CPAS pendant 30 ans avant de venir ici. J’ai eu envie de changement et j’ai donc chercher à postuler pour les Ateliers 94. Ce que j’aime dans mon rôle d’AS en ETA, c’est que je suis multi-tâches. J’accompagne les personnes dans leurs démarches administratives, je les renvoie vers les services compétents qui pourront les aider pour des soucis de mutuelle ou d’aide financière particulière, par exemple. Je gère également les présences, les jours de congé, les repos... Et je développe également l’activité de titres-services que l’on met en place depuis peu. Je me rends alors chez les clients à domicile pour la signature des conventions. La multitude de ces tâches est très valorisant. Cependant, les missions de l’AS en ETA se cantonnent aux pourtours de l’entreprise. Pour ce qui en sort, nous les orientons, les informons sur les services qui existent mais on ne fait pas l’ensemble de la démarche. On est des aiguilleurs. »

Le directeur ajoute : « Il est important de dire que nous répondons à des demandes. Nous n’en suscitons pas. S’il n’y a pas de demande, il n’y a pas de demande. On ne peut pas intervenir de manière préventive mais seulement à la demande des travailleurs. »

Evolution du secteur

Une entreprise législative d’ampleur est en cours depuis quelques années menées par les syndicats et la fédération EWETA. Elle concerne la fin des différences administratives entre le monde des ETA et celui des entreprises ordinaires grâce à la création de barèmes liés à l’ancienneté. Cette évolution est primordiale dans la garantie des meilleures bases à l’émancipation des travailleur.se.s porteur.se.s de handicap.

A. Teyssandier



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