Sophie, aide-soignante : "Nous sommes des bonnes à tout faire !"

Sophie, aide-soignante:

Depuis des mois, les professionnels de la santé expriment leur profond mal-être. Derrière cette vague de contestation se cachent des hommes et des femmes qui travaillent dans des conditions déplorables, qui sacrifient leur santé mentale et physique pour nous soigner. Le Guide Social a donné la parole à ces travailleurs. Ils vont vous raconter leur quotidien émaillé d’angoisse, de frustrations, de ras-le-bol, de combats permanents. Dans ce premier article, Sophie, aide-soignante dans une maison de repos privée, raconte la perte de sens qui frappe sa profession, pervertie par la recherche de rentabilité.

[DOSSIER]
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« Depuis des années, on nous dit qu’il faut faire mieux avec les mêmes moyens. La direction nous demande constamment de faire des efforts. Mais c’est impossible de faire tout en même temps… Jusqu’à quand allons-nous tenir dans ces conditions ? », lance, avec lassitude, Sophie, une aide-soignante qui travaille depuis une vingtaine d’années maintenant au sein d’une maison de repos privée installée en Wallonie. Au fil de sa carrière, cette professionnelle expérimentée a assisté à une détérioration alarmante de ses conditions de travail. Elle nous livre une description glaçante de son quotidien… Où la course à la rentabilité écrase tout sur son passage.

« Aujourd’hui, par rapport à mes débuts, le travail est bien plus compliqué car on ne sait plus très bien ce qu’on attend d’une aide-soignante… », explique la dame. « Il y a 20 ans, il y avait une certaine cadence dans le travail mais on savait discuter avec les résidents, on savait les entendre, les écouter et leur apporter correctement les soins. On travaillait déjà pas mal mais une chose est certaine : nous étions satisfaites de nous, de notre travail quand on rentrait chez nous. On savait ce que la direction attendait de nous. En 2019, la situation a bien changé, tout est devenu très compliqué. » Mais, comment expliquer cette dégradation des conditions de travail ?

Course effrénée à la rentabilité

Pour l’aide-soignante, une des premières raisons est la diversification des profils accueillis en maisons de repos. Outre des personnes âgées bien évidemment, ces lieux hébergent maintenant des cas lourds, des handicapés moteurs, des personnes souffrant d’assuétudes ou encore des cas psychiatriques. Souci et de taille : le personnel n’est pas assez formé pour prendre en charge tous ces profils. « On ne nous fournit pas toutes les formations adéquates. Par exemple : les formations pour les cas psychiatriques sont très coûteuses et donc les directions ne veulent pas mettre la main au portefeuille », déplore-t-elle avec force. « Or, nous sommes amenés à en accueillir de plus en plus car il n’y a pas assez de maisons spécialisées pour les prendre en charge. Le souci est que nous ne les accueillons pas correctement. Mais peu importe… Il faut remplir à tout prix pour avoir de l’argent. »

Car le deuxième point soulevé par la professionnelle est la course effrénée à la rentabilité menée par la direction et surtout par les actionnaires des institutions privées. « On ressent vraiment cette pression. Il y a quatre lits de libre ? Cela ne va pas ! La direction n’est pas contente et le fait savoir. Or, il est très difficile de remplir ces lits à cause de la multiplication des profils. Les familles ne sont pas chaudes d’y mettre leur proche car elles souhaitent un cadre bien défini. » Ce qui prend le pas sur le reste est le chiffre, toujours le chiffre. Il faut par tous les moyens rentabiliser le bâtiment. Elle rajoute : « Nous avons un numéro INAMI et sommes donc soumis à des normes. Tel nombre d’équivalents temps-plein pour tel nombre de résidents. Si la maison de repos n’est pas remplie, la direction nous rappelle qu’il sera impossible de garder le nombre de travailleurs actuels car on ne respecte plus les conditions. On nous met cela constamment sous le nez. »

Pour elle, les personnes qui gèrent actuellement les maisons de repos ont également bien changé. Elle se souvient qu’au début de sa carrière les directeurs restaient en poste durant de longues années voire des décennies. « Aujourd’hui, combien de temps reste un directeur à son poste ? », interroge-t-elle, avant de répondre : « Cinq ans ! Maximum ! Soit les travailleurs font leur travail, ne s’épuisent pas et la direction est contente. Ce qui est impossible vu le contexte actuel. Soit les employés indiquent des problèmes… Si aucune solution n’est trouvée, cela remonte au-dessous, chez des actionnaires qui ne sont pas des gens de terrain. Ils n’aiment pas ce qui peut salir la réputation d’une institution. Alors, ils prennent la décision de changer de direction. On demande à cette dernière de plus en plus afin de pouvoir attirer des résidents et donc d’engranger des bénéfices. Ces personnes craquent très vite face à cette pression implacable. Il y a donc un énorme turnover... »

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Pas assez de temps et ordres contradictoires

Une autre situation complique incontestablement le quotidien des aides-soignantes : la multiplication des procédures administratives. Elles sont ainsi tenues d’encoder leurs moindres faits et gestes dans une base de données. Une condition sine qua non pour attester qu’elles ont bel et bien travaillé. « Le moindre point doit être consigné dans le système sinon c’est comme si on ne l’avait pas fait, comme si on n’avait pas fait notre boulot correctement. En gros, on est une bonne aide-soignante si toutes les choses qu’on a faites ont été inscrites dans le système. Cela prend donc énormément de temps. »

Le manque de temps… Une donnée qui revient inlassablement au fil du récit livré par Sophie. Cette course aussi effrénée qu’exténuante contre la montre impacte profondément les aides-soignantes et donc, en effet boule de neige, les résidents. « Certaines aides-soignantes sont vraiment en train de perdre la boule. Elles doivent constamment jongler avec des ordres contradictoires. Pour faire des économies, les responsables leur demandent de plus en plus de réaliser une multitude de tâches aussi diverses que variées », alerte l’aide-soignante.

Et de pointer : « Je veux bien comprendre qu’on nous demande de laver le siège d’un résident. Par contre, laver 40 chaises en une journée, ce n’est pas faisable ! Le temps nous manque et surtout pendant ce temps-là nous ne sommes pas près des résidents, ce qui est normalement notre mission première. Non ? » Pourtant, rare sont les membres du personnel à remettre en question ces demandes qui les détournent de leurs tâches prioritaires. Par peur de perdre leur emploi, ils ne discutent pas et se plient aux exigences de plus en plus élevées de leur direction. « Certaines aides-soignantes acceptent de laver le frigo d’un résident, par exemple », illustre-t-elle. « C’est du temps qu’elles perdent pour effectuer correctement la toilette d’une personne. Pour avoir le temps de bien l’observer et ainsi de détecter des signes de déshydratation ou le fait qu’elle n’a pas été aux selles depuis longtemps… Là, on met clairement les résidents en danger. Rien n’est structuré ! On doit faire tout et rien à la fois. En gros, nous sommes des bonnes à tout faire. »

Une priorité : élever les normes d’encadrement

Face à cette combinaison vertigineuse de contraintes quotidiennes, les aides-soignantes de nos maisons de repos réclament des gestes forts de nos politiques ainsi que des gestionnaires des institutions. Pour notre interlocutrice la priorité absolue est d’élever enfin les normes d’encadrement afin de bénéficier de davantage d’équivalents temps-plein par nombre de résidents. « La norme en vigueur en Belgique est trop faible », dénonce-t-elle. « On devrait l’augmenter et surtout la respecter. Les maisons de repos peuvent engager des personnes sous le statut Maribel. Ce système devrait être utilisé pour avoir des travailleurs en plus afin de pouvoir répondre au phénomène d’absentéisme. Ces gens sous Maribel devraient être des luxes, en ce sens qu’ils devraient être là en supplément des autres professionnels afin de pouvoir effectuer des gestes que nous n’avons pas le temps d’effectuer. Pourtant, dans les faits, ce n’est absolument pas le cas. »

Or, il y a vraiment urgence à recruter du personnel dans les maisons de repos afin de palier le sous-effectif actuel. « Après, cette justification, certaines familles s’en foutent, ce que je peux comprendre. Tout ce qu’elles veulent c’est que leurs parents soient correctement soignés. Si quelque chose de grave arrive à cause du sous-effectif, ce ne sera pas une bonne excuse. Elles retiendront juste qu’on n’a pas tout fait pour leur proche. »

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Rentrer chez elles fatiguées mais heureuses...

Au fond, les aides-soignantes voudraient juste avoir la possibilité de travailler correctement, d’avoir le temps de remplir avec humanité leurs nombreuses missions. En gros, de pouvoir rentrer chez elles fatiguées mais heureuses. Actuellement, ce n’est malheureusement pas le cas. Mais, comment on résiste ? « On essaye de se concentrer sur les résidents. On tient grâce au fait qu’on est un être humain qui pense à l’autre avant tout », répond-elle.

Et de conclure : « Je vois les soins dans leur globalité, comme une prise en charge complète des résidents. Laver une personne, l’habiller et tout cela en lui parlant, en l’écoutant. C’est comme ça qu’on donne du sens. Quand on considère les résidents comme des êtres humains, encore vivants. Même s’ils sont dans le coma, même s’ils n’ont plus faim, ni soif. Ils restent des êtres humains qui ont des besoins moraux, affectifs et il est essentiel d’y répondre. On tisse des liens avec les résidents. En tant que soignant, une fois le travail terminé, on rentre chez nous et on passe à autre chose même si on a supporté des choses lourdes. Par contre, les résidents sont là 24 heures sur 24. Pas besoin de leur offrir un endroit luxueux, non. Ils ont seulement besoin d’un lieu où ils sont heureux et où nous, professionnels, avons le temps de les soigner avec douceur et bienveillance. »

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E.V.



Commentaires - 1 message
  • article très sympa...je suis AS et en pleine réflexion...j'en ai marre...vraiment marre...
    ce boulot nous offre que des mi-temps la plus part du temps...compléter? oui...mais comment avec 1we/2 avec des horaires variable, des h supp de remplacement...on gagne déjà pas assez bien notre vie et en plus on doit se résoudre à un mi temps...
    On fait comment plus tard nous pour la payer notre maison de repos??? (et j'espère ne pas y aller) car au final entre les papiers à remplir et le temps compté, vieillir seule chez soi ou en maison de repos, je reste chez moi...ca me coutera peut être moins chère...mais qd même, j'ai des besoins à combler...
    Qd allons nous mettre en avant les aide-soignante, les infirmières qui ont passe plus de temps devant un ordi que devant les résidants...

    loulolagas mercredi 4 décembre 2019 09:48

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