"Aujourd’hui, je suis découragée par ce métier d'éducatrice..."

On n’a pas attendu le Covid pour être en difficulté. Mais le Covid nous aura empêchés de faire notre travail, nous aura plombés des projets thérapeutiques, nous aura coincés dans d’autres situations. Et les premiers à en souffrir, ce sont les bénéficiaires des soins... Alors oui, aujourd’hui, je suis découragée par ce métier d’éducatrice. Métier non reconnu, qui n’a plus sa place car plus d’offres d’emploi en perspective, parce que plus de perspective du tout.

Il est des journées où tout peut être remis en question... sur base de rien.

C’est un secret pour personne, nous traversons une crise majeure dans notre société. Mais aurais-je pu imaginer que cela impacterait à ce point-là ma vision des choses. Le temps m’a permis de découvrir que oui.

Cette crise, venue de on ne sait où, nous a tous pris par les tripes, nous a retournés comme des crêpes et nous demande, aujourd’hui, de continuer à fonctionner, comme avant, alors que plus rien n’est comme avant.

Aujourd’hui, consciemment je fais le constat glaçant que le monde du social est impacté à grande échelle et que, décemment, rien n’est fait et ne sera fait pour que notre société octroie une place digne à la vie humaine.

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Une infime vérité de ce qui se joue dehors

Vous rendez-vous compte que l’on vit dans une société où des jeunes sont, tous les jours, agressés, harcelés, abusés. Que l’on vit dans une société dite moderne, où à côté de chez vous existent des enfants qui n’ont pas leur place à l’école, en famille, ou en institution ?!

Prenez conscience que ce que l’on vous montre à l’écran n’est qu’une infime vérité de ce qui se joue dehors.

Il ne faut pas forcément aller dans des pays en voie de développement pour rencontrer la misère et la pauvreté. Rien que chez nous, en Belgique, plateforme tournante de l’Europe, des hommes, des femmes et des enfants n’ont pas ou plus leur place dans la société. Société qui les maltraite à coup d’exigences, de comparaisons, de contraintes financières intenables, avec un manque d’accès au savoir et à la connaissance, car obnubilés par l’apparence et les biens matériels.
Une famille précarisée préférera souvent mettre le peu d’argent qu’elle a dans la dernière télévision à la mode, ou le dernier téléphone portable en vogue, plutôt que de prendre soin d’elle psychiquement. Parce que le matériel se voit, mais la souffrance est invisible. Elle n’est palpable que quand le système explose et que plus rien ne tient ensemble.

Et dans le monde du social, nous travaillons avec des personnes qui n’ont pas accès, comme vous et moi, à la remise en question, à l’épanouissement personnel, à la bien traitance, tout simplement.

Rendez-vous compte : des familles entières, de génération en génération, se maltraitent et continuent de vivre dans cette maltraitance, à coup d’aide sociale, de système judiciaire qui en perd le fil, de placements à répétitions qui n’en finissent plus.

Le secteur social s’occupe de toutes ces personnes que la société refuse d’assumer.

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Si nous ne sommes plus là, qui s’occupera d’eux ?

S’il n’y a plus d’intervenants sociaux, qui s’occupera des malades mentaux, des personnes handicapées, des enfants battus et abusés ? Qui se chargera d’apprendre la vie sexuelles et affective dans les écoles ? Qui s’occupera des jeunes des rues qui sont déscolarisés et n’ont plus de sens à leur existence ?

Et nous, intervenants sociaux, qui s’occupe de nous ? Qui nous valorise et nous remet à une juste place ?

Au fond, nous sommes aussi peu connus que toutes ces personnes en difficultés.
Heureusement que vous êtes là nous dit-on souvent !

Je ne sais plus entendre ça…

Parce que je me sens responsable de cette société qui est clairement défaillante, mais tout le monde l’est. Et encore plus les personnes qui nous dirigent, prennent des décisions en notre nom, sans même savoir concrètement ce qui se passe sur le terrain !

Si je vous dis que l’on travaille avec des jeunes qui n’ont AUCUNE places nulle part dans cette société ?! Trop violent pour un tel, pas scolarisable, trop jeune pour un autre. L’idéal dans cette démocratie, c’est d’être violent et petit, fou et grand, mais les deux ensemble, ça ne va pas ! Pas de places, pas d’aide, rien ! Et pourtant, des personnes qui se mobilisent pour ces jeunes il y en a. Mais personne ne le sait, personne n’en parle, personne ne le voit. Si, moi je le sais. Et quand j’en parle autour de moi, ça émeut, ça dérange, mais ça n’intéresse personne.
Normal je pense, parce que notre société belge ne s’y intéresse pas !

Combien d’articles sont déjà parus sur le rôle des éducs et à quel point ils sont relégués à toutes les places, sans même avoir un statut ! Parce que oui, en 2021, les éducateurs n’ont aucun statut officiel ! Des années qu’on le dit, mais franchement, pensez-vous que ce soit urgent ?

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La plus grosse crise est à venir

Sauf que, soyons clair, le jour où tous les postes éducs seront repris par d’autres fonctions, que la formation d’éducateur s’essoufflera parce qu’il n’y aura plus personnes pour s’y intéresser, que ferez-vous ? Ce sont les autres métiers du social qui prendront le relais ? Ce qui impliquera d’intégrer des compétences de gestion psycho-éducative à leur cursus. Mais alors, ces autres métiers feront le nôtre ?
Un non-sens !

Nous traversons une crise majeure, mondiale, mais la plus grosse crise, selon moi, est à venir ! Une fois les portes ré ouverts, les contraintes sanitaires levées, le constat effarant des dégâts psychiques devra se faire. Et qui prendra en charge toutes ces personnes pour qui la pandémie les a mal menées ? Ce ne seront plus les hôpitaux qui seront saturés, mais plutôt toutes les institutions d’aide à la jeunesse, de soins (pédo)psychiatriques, de consultations psychologiques, psychiatriques. Et je doute fort qu’une aide massive sera octroyée sur le long terme. Pourtant, j’ai le sentiment grandissant que toutes les conséquences de ce que l’on vit aujourd’hui, ne sont qu’au début de leur dévoilement.

On n’a pas attendu le Covid pour être en difficultés. Mais le Covid nous aura empêché de faire notre travail, nous aura plombé des projets thérapeutiques, nous aura coincés dans d’autres situations. Et les premiers à en souffrir, c’est les bénéficiaires des soins...

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Notre système social est nul et révolu

Alors oui, aujourd’hui, je suis découragée par ce métier. Métier non reconnu, qui n’a plus sa place car plus d’offres d’emploi en perspective, parce que plus de perspective du tout. On ne fait pas gagner de l’argent à l’Etat, mais on soigne les personnes que l’Etat ne se prive pas de taxer pour s’en mettre pleins les poches.

Aujourd’hui, comme hier, et encore plus demain, je fais et je ferai le constat que notre système social est nul et révolu, qu’il fonce droit dans le mur et qu’il est grand temps que des personnes intéressées et compétentes prennent les choses en main. Que ce soit de l’intégration des personnes étrangères aux places pour enfants autistes, en passant par les bases de l’apprentissage en maternel, primaire, secondaire, tout est à revoir !

Et il est temps que la société, l’ensemble de ces citoyens reconnaissent qu’ils participent tous, d’une manière ou d’une autre à cette défaillance. Soit en ne faisant rien, soit en faisant à la place de, soit en faisant trop parce que rien n’est fait. Mais que l’Etat prenne ses responsabilités et cesse de croire que le social ce sera une question pour plus tard.

Plus tard, c’est hier et c’est déjà trop tard.

Sarah, éducatrice



Commentaires - 2 messages
  • Bravo Sarah pour cet article. Ce que tu décris fait froid dans le dos... et c'est malheureusement une triste réalité ????

    Leas jeudi 6 mai 2021 13:05
  • ????????????

    Sam86 jeudi 6 mai 2021 19:10

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