Maisons de repos : après l'incendie, l'innovation ?

Maisons de repos: après l'incendie, l'innovation ?

En Belgique, les maisons de repos ont été durement frappées par la crise sanitaire : la moitié des décès est recensée dans ces structures dédiées aux aînés. Dans cette carte blanche, Jean-Marc Rombeaux, économiste, revient sur la gestion de la crise dans ce secteur depuis le tout début de la pandémie. Pour lui, les erreurs commises face au Covid-19 doivent servir de leçons, être le point de départ de profondes modifications notamment dans le fonctionnement des maisons de repos. Pour ne plus jamais vivre un tel cauchemar...

Quelque 142.500 aînés sont accompagnés par près de 118.750 travailleurs dans les maisons de repos du Pays. 261.250 personnes au total, surtout des femmes.

Le Covid 19 est une fournaise d’un type inédit. L’imprévoyance l’a attisé. Au cours des vacances de carnaval, des touristes, souvent aisés, séjournèrent dans des contrées où le virus sévissait déjà et revinrent avec lui. Cette hédoniste insouciance aviva la flambée de l’épidémie.

Dès le 17 mars, le secteur des maisons de repos avait demandé une priorité tant au niveau du matériel de protection que de testing vu la vulnérabilité et la comorbidité des résidants. Beaucoup a été fait mais avec retard. Dans un contexte de guerre sanitaire, la pénurie a conduit à une forme de rationnement au détriment des maisons de repos. L’absentéisme y explosa dans un climat de sauve-qui-peut. Le personnel fidèle au poste est allé au feu, sans protection. Il a fait ce qu’il a pu, avec les moyens du bord. Des moyens parfois dérisoires. Les contaminations croisées ont alors pullulé, particulièrement là où les résidants étaient désorientés. Aujourd’hui, la moitié des décès sont en maisons de repos. Une personne âgée qui meure, c’est une bibliothèque qui brûle. Trop de beaux livres sont tristement partis en fumée.

Les tests finalement prévus permirent un cohortage et partant de rassembler les personnes avec un diagnostic positif. Ils ne sont qu’une photo. Même encadrée, la reprise de visites augmente la probabilité d’une entrée ou d’un retour du virus. La réouverture des commerces accroît aussi le risque de contamination des travailleurs de la Santé. Le déconfinement va impliquer la venue d’une série de prestataires tels des coiffeurs, kinésithérapeutes, …
Selon les directives Sciensano, tout nouveau résidant et tout cas possible parmi les aînés ou le personnel soignant pourront être testés. Fort bien. Les visiteurs, les nouveaux travailleurs et les prestataires entrants devraient l’être également. Il en va de continuité et de la sécurité d’un service à des êtres vulnérables avec le moins de dommages humains possible. A défaut, de nouveaux foyers de Covid 19 sont à craindre.

Le coût de la crise sera faramineux et les séquelles humaines douloureuses

Les maisons de repos sont du ressort des Régions depuis 2010. En 1999, le Parlement flamand demandait la défédéralisation des soins de santé. La gestion de cette compétence n’a pas été idéale. Quel que soit le degré de centralisation politique, les pays européens n’ont pas vraiment brillé dans la réponse au Covid. La France jacobine n’a pas « surperformé » sauf en rhétorique. Si le nombre de décès a été moindre en Allemagne, les Länders se concurrencent dans l’achat de matériel de protection et les médecins en manquent.

Personne ne peut prédire quand l’épidémie sera dernière nous. On sait par contre que le coût de la crise sera faramineux et les séquelles humaines douloureuses. Une danse du ventre institutionnelle dans les semaines à venir serait irresponsable et presque criminelle. L’essentiel sera ailleurs. Une dialectique quand même. Après le terrorisme et le réchauffement climatique, le Covid a rappelé la vanité des discours nationalistes. Un virus n’a que faire d’un poteau indicateur, même s’il est peint en jaune et noir. Une compétence supra-régionale et même supra-nationale en matière de santé est un must. Pour une série de questions cruciales, c’est d’ailleurs vers le Fédéral que l’on s’est tourné.

Dans ses cours de sciences politiques, le Professeur Frognier comparait les crises à un aéroport. Quand tout va bien, les avions décollent et atterrissent avec fluidité. En cas de crise, trop d’appareils arrivent en même temps et la tour de contrôle est dépassée. Nombre de carlingues ne peuvent se poser et tournoient dans le ciel. Certaines entrent en collision. D’autres s’écrasent à sec de fuel.

La communication envers les maisons de repos est à améliorer

Avec leurs leviers et une réelle agilité, les Régions ont proposé plus que des routes de délestage pour répondre à l’épidémie. Elles ont permis que le ciel fédéral ne soit trop embouteillé, même si le nombre d’acteurs a ralenti la décision.

En tous les cas, la communication envers les maisons de repos est à améliorer. Il convient de ne plus ajouter du désordre au désordre et du stress au stress.

La vie c’est ce qui arrive pendant que vous prévoyez autre chose a dit un jour John Lennon. En même temps, « gouverner, c’est prévoir » et « il n’y a rien à gagner à transiger avec l’erreur ou l’injustice » (Émile de Girardin). Lors de la crise H5N1, beaucoup de précautions furent prises. Le cap a été passé sans trop de dommages. Certains ont estimé que l’on en avait trop fait. Avec le Covid, un mouvement de balancier a joué. Les risques n’ont pas été anticipés. Le devoir immédiat reste une résilience solidaire et humanitaire. La crise passée, la prévoyance d’un possible nouveau péril sanitaire devra être débattue et les leçons tirées.

En 1967, le feu ravagea l’Innovation. Le tribut en vies humaines fut lourd. Pour la protection incendie, il y a eu un avant et un après Innovation. En maison de repos, le personnel est y formé régulièrement. Il y a des parois coupe-feu, des détecteurs et des extincteurs. Des exercices d’évacuation sont organisés…

Pour la protection sanitaire, il faut un avant et un après le Covid 19 en maison de repos. Disposer d’un stock de matériel de protection. Avoir des tests dans la trousse de secours. Former le personnel à l’usage des masques et à l’organisation d’un cohortage. Collaborer avec une infirmière hygiéniste et un psychologue. Avoir partout un médecin coordinateur.

L’innovation est déjà à l’oeuvre. Le recyclage de soutien-gorge en masque et la reconversion de chalets de Noël en maisonnettes de visite sont deux illustrations un peu folkloriques.

De façon plus prospective, il y a les tests sérologiques et les machines de décontamination pour les masques et blouses de protection. Pareille machine permet de les réutiliser. Cela réduit les problèmes d’approvisionnement, les besoins d’achats et la question de déchets.

Une assurance épidémie financée par une cotisation de sécurité sociale

Il s’agira aussi de réinventer et relocaliser. En nos contrées, l’industrie textile fut florissante et finit laminée. Aujourd’hui, les pouvoirs publics en sont réduits à quémander à prix d’or du matériel de protection de qualité fort inégale produit dans des conditions sociales et écologiques douteuses. Alors que les moins qualifiés galèrent pour un job.

Personne ne veut que sa maison brûle. Pourtant, une assurance incendie est contractée par le plus grand nombre. « La prévention n’a pas la priorité. C’est comme les sapeurs pompiers : on les appelle lors de l’incendie, puis on oublie. C’est dans la prévention qu’il faut investir. Mais partout, en Belgique comme aux États-Unis, cela paraît trop cher. Le vrai succès de la prévention, c’est quand rien ne se passe. (…) Cette épidémie doit réveiller le monde, on devra vivre avec elle durant des années sans exclure qu’elle ressurgisse l’an prochain », estime Peter Piot, Virologue, ancien directeur d’Onusida et désormais Conseiller spécial d’Ursula von der Leyen (1). Par prévoyance face aux risques d’une future épidémie, il serait tout sauf sot d’instaurer une assurance épidémie financée par une cotisation de sécurité sociale. Au niveau fédéral, elle garantirait notamment un stock stratégique de matériel de protection sanitaire. Un tel stock existe pour le pétrole, pourquoi pas pour la Santé ?

« Le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais. Il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge » (Albert Camus). A l’aube du déconfinement, l’heure n’est point aux réjouissances et encore moins à l’insouciance. L’heure n’est pas davantage aux unlock parties.Une seconde flambée du Covid serait un nouveau cauchemar. La prévenir ressort de la responsabilité individuelle de tout un chacun. Il en va de l’intérêt général. Croisons les doigts.

Jean-Marc Rombeaux, économiste

L’auteur s’exprime à titre personnel.

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Savoir plus :

1- Le Soir, 9 mai 2020.




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