Des précaires au service de précaires

Des précaires au service de précaires

Nous, travailleurs du social, ne serons jamais riches. C’est une évidence même, que chaque étudiant de première année connaît. Pour autant, ces étudiants savent-ils que s’ils ont la chance de trouver un job, ce dernier sera probablement un contrat temporaire assorti de conditions liées à des subsides, au renouvellement hasardeux et au salaire minimum ?

Je suis plutôt chanceuse au point de vue professionnel : lorsque j’ai été diplômée comme éducatrice spécialisée en 2005, j’ai trouvé rapidement un travail, un contrat de remplacement à temps plein. J’ai ensuite enchaîné les CDI, que je quittais lorsque j’avais envie de changement. Je n’ai jamais cherché trop longtemps ni du me (dé)battre pour bénéficier d’un contrat « stable ». Comparé à de nombreux confrères, mon parcours professionnel a été relativement conventionnel. Ce n’est pas le cas de tous, loin de là. Certains éducateurs ou assistants sociaux ont la chance d’être nommés ou du moins de bénéficier d’un contrat stable au sein d’une institution. Le plus souvent, ce sont des anciens, des travailleurs de l’époque où l’employeur s’engageait avec son personnel.

Instabilité structurelle

De nos jours, la norme est plutôt à la multiplication des CDD avant un hypothétique CDI. De cette manière, le travailleur vit une longue période d’essai et d’incertitude, durant laquelle il aura des difficultés à trouver un logement en location et où il lui sera pratiquement impossible d’emprunter en vue d’acquérir une maison ou un appartement.

Les politiques sociales sont directement responsables de cette incertitude qui plane sur le travailleur. Les financements structurels des institutions ont été réduits à peau de chagrin et remplacés par des financements par projets. Certains emplois ont dès lors pour vocation d’être temporaires : ce sont des contrats subsidiés pour développer des projets particuliers, chers aux cabinets du moment. Ces projets peuvent s’installer dans une certaine continuité, mais pas leur financement par les pouvoirs publics. L’institution, sociale et donc non lucrative, doit trouver les fonds pour poursuivre le financement de l’emploi du travailleur.

Avec un soutien structurel en baisse, c’est la quadrature du cercle dans toute sa splendeur. De l’emploi est ainsi créé, le temps d’une législature, parfois moins. Ces emplois servent à développer des projets dont la théorie rencontre à certains moments la réalité de terrain, mais pas toujours … Malheureusement, lorsque c’est le cas et que le financement ne s’inscrit pas dans une forme structurelle, le projet est rapidement abandonné.

Rémunérations indignes

L’instabilité de l’emploi n’est pas la seule difficulté à laquelle le travailleur social doit faire face. A l’heure où les scandales sur les rémunérations des mandataires publics éclatent, il est une réalité qu’il faut aborder : le niveau de salaire des travailleurs sociaux. Hormis ceux qui font la totalité ou la majorité de leur carrière au sein de la même institution (publique de préférence) et bénéficient d’augmentations barémiques et liées à l’ancienneté, la plupart d’entre nous, à savoir ceux qui changeront plusieurs fois d’employeur, ne verront pas leur salaire évoluer beaucoup.

Le travailleur social ne sera jamais riche, c’est une évidence. Ce sont des métiers mal payés et où se plaindre de sa rémunération est mal vu. Durant des siècles le social était œuvre de charité, ceci explique peut-être cela.

Notre réalité est cependant que nous étudions plusieurs années pour ensuite prendre soin des blessés de la société. Ce travail demande des compétences, un apprentissage et une remise en question continues, des qualités humaines et surtout, il est nécessaire à la stabilité sociétale. Sans les travailleurs sociaux, il n’y aurait plus de suivi des allocataires, plus d’aide aux démunis, de soutien aux enfants malmenés, aux victimes diverses, aux personnes handicapées … Bref, une révolution, ou une implosion se préparerait certainement.

Ici encore, les politiques sociales sont directement responsables de cet état de fait : nous demandons à des personnes courageuses, compétentes et qualifiées de prendre soin des plus fragiles, parfois aussi des plus dangereux, et de participer à la stabilité sociétale contre une rémunération qui leur permettra à peine de garder la tête hors de l’eau.

Lorsqu’on y pense, l’ironie est presque savoureuse : des précaires sont au service d’autres précaires. Demain ils pourraient tout à fait venir grossir leurs rangs.

MF - travailleuse sociale

- Accompagner sans s’épuiser
- Le volontariat : nécessaire engagement citoyen



Commentaires - 1 message
  • Quand il y a plus de nomades que de sédentaires, la civilisation devient nomade...

    druYdeu dS vendredi 1er septembre 2017 09:50

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