L'après Covid-19 : "Le travail social va devoir se réinventer"

L'après Covid-19:

Parmi les experts du groupe de travail du déconfinement, aucun représentant ou presque du secteur psycho-médico-social… Face à cette absence de concertation, une série d’acteurs de terrain vont livrer leurs priorités et leurs recommandations pour l’après-crise, pour le déconfinement. Aujourd’hui, c’est au tour du Comité de Vigilance en Travail Social. Pour le CVTS, face à la crise, des institutions sociales n’ont pas été capables d’être à la hauteur. Des professionnels non plus. Les professionnels et les services devront évaluer leur travail, leur investissement, leurs pratiques. Pour ensuite oser, innover, changer.

Dans l’histoire (1), le travail social s’inscrit d’abord dans une logique de charité, de contrôle moral des populations pauvres et ouvrières. Puis viendront les mouvements ouvriers et les apports de l’école de Chicago (des recherches participatives qui impliquent concrètement les populations et s’intéressent vraiment à leurs points de vue) et de la pédagogie des opprimés portée par Paulo Fraire (une démarche de conscientisation et d’émancipation où les travailleurs sociaux - au sens large - apprennent autant de leurs élèves - les opprimés - qu’ils ne leur apprennent, et où ces élèves s’apprennent entre eux). En Belgique, le travail social associatif suivi de près par les pouvoirs publics se construit alors sur base de concepts tels que la dignité humaine ou l’émancipation.

Mais ça, c’était avant. Bien avant. Dans les années ’90, la montée de l’extrême-droite et la crise économique amènent les décideurs à radicalement changer l’approche des populations marginales et/ou précaires. Ce seront les politiques sécuritaires et l’Etat social actif qui visent au basculement de la logique émancipatrice du travail social, vers une logique normative sécuritaire et d’activation des populations. Les jeunes, les populations d’origine étrangère sont considérées comme productrices d’insécurité et les personnes sans emploi sont considérées comme responsables de leur chômage, alors que le marché de l’emploi n’offre pas les dits emplois qui correspondent un tant soit peu au profil de ces personnes.

Face à cette nouvelle organisation sociale et à cette nouvelle proposition de travail social, les professionnels du social réagissent… ou pas. Certaines institutions et certains professionnels organisent une résistance, parfois désordonnée, parfois plus organisée. D’autres fois, c’est l’acceptation ou le fatalisme qui prévalent. Et puis, certaines institutions et certains professionnels adhèrent résolument à ce choix normatif qui ne leur est nullement imposé, et qu’ils choisissent en connaissance de cause. La stigmatisation, le contrôle, l’activation, la « cohésion sociale » s’imposent de plus en plus et les travailleurs sociaux s’y inscrivent au même rythme, fusse à leur corps défendant.

Mars 2020… Covid 19. Confinement. Accélération vertigineuse de la précarité des précaires et du basculement vers la précarité.

"Ou l’occasion est-elle belle pour la société de se penser autrement ?"

Et pour le travail social, que se passe-t-il dans ces moments particulièrement compliqués (2) ? S’apprête-t-on à passer, pour la vie sociale globale comme pour le travail social plus particulièrement, d’une logique sécuritaire qui insécurise et d’une politique d’activation qui inhibe à une volonté sanitaire qui rendrait davantage malade ? Ou l’occasion est-elle belle pour la société de se penser autrement, pour le travail social d’ouvrir les portes et les fenêtres, de se réinventer, d’oser dire que s’il y a eu le monde d’avant, c’est au monde d’aujourd’hui qu’il faudra penser… Sans nécessairement renier ce qui a existé avant, surtout quand les valeurs portées étaient belles, étaient démocratiques, étaient émancipatrices…

Une pratique concrète du travail social est particulièrement complexe quand le télétravail est la norme, quand la distanciation de protection s’impose, quand la vie privée et la garde des enfants prend le pas, par la force des choses, sur la vie professionnelle. Dans le même temps, les demandes explosent. Elles sont basiques : « Qu’est-ce que moi et ma famille allons manger demain ? » ou plus complexes, moins visibles, moins appréhendables : les violences intrafamiliales, la santé mentale qui défaille, les dettes qui continuent à s’accumuler et les huissiers qui continuent à presser, les impossibilités violemment vécues de voir, d’entendre, de rencontrer des proches tellement essentiels, …

Manifestement, le travail social a été moins efficient durant la période de confinement. Au corps défendant de certaines institutions et de certains professionnels qui se sont vraiment décarcassés pour faire le job au mieux. On ne soulignera jamais assez l’abnégation de celles et ceux qui ont continué à travailler dans des conditions inimaginables dans la diversité des centres d’hébergement. On soulignera que la fermeture de certains services (notamment publics) à l’ensemble de la population a eu des conséquences concrètes et importantes sur les populations précarisées et que des professionnels du social ont pallié et pallient au mieux pour que ces services soient, malgré tout, rendus.

D’autres organisations et avec eux les professionnels se sont adaptés au mieux aux nouvelles réalités. En conscience ou pas de la faiblesse de la nouvelle proposition aux publics. Avec, certaines fois, l’ambition de trouver mieux et le dynamisme pour créer des alternatives innovantes et porteuses. D’autres fois, avec fatalisme.
Pour d’autres, le questionnement semble avoir été moins important : « On ferme et on attendra le déconfinement pour réinvestir ». Certains potagers en auront profité, quelques murs de maison souriront de leur fraicheur retrouvée.

"Poser un regard Politique sur ce qui s’est passé pour le travail social"

Il ne s’agira pas ici de pointer l’un ou l’autre responsable, de stigmatiser l’un ou l’autre démissionnaire, mais d’admettre que face à une telle crise, des institutions sociales n’ont pas été capables d’être à la hauteur. Des professionnels non plus. Pour certaines et certains la volonté y était pourtant. Pour d’autres, peut-être faudra-t-il oser se regarder dans le miroir, oser l’évaluation de son action pendant la crise. Parce que le choc a été particulièrement terrible pour un nombre particulièrement important d’ayants-droits.

Il s’agira de poser un regard Politique sur ce qui s’est passé pour le travail social. Il s’agira aussi de poser un regard Ethique. Et évidemment Déontologique sur cette réalité qui a dépassé tous et chacun. Face à la brutalité de l’arrivée de cette crise, face à la violence qu’elle a pu produire, face aux certitudes du jour qui devenaient des incertitudes le lendemain et face aux incertitudes qui devenaient des certitudes, tous et partout se sont perdus, se sont sentis impuissants et à côté de la plaque. Il n’y aura donc pas de culpabilité à assumer, mais il y aura à constater ces insuffisances et à chercher les réponses pour y réagir. Parce que celles et ceux qui ont été les victimes de l’absence des professionnels, étaient déjà tellement victimes avant et avaient tellement besoin de présence adéquate et compétente pendant.

Les professionnels et les services devront évaluer leur travail, leur investissement, leurs pratiques. Sans concessions. Ils devront se mettre à l’écoute, vraiment à l’écoute, de leurs publics. Et admettre les colères, les reproches, les ressentiments à leur égard, la justesse des mots, même s’ils remettent en cause des investissements pourtant forts. Les pouvoirs publics devront oser s’inscrire dans la même démarche. Sans concessions évidemment. Reconnaitre leurs insuffisances, leurs manquements. Et être attentifs à ce qu’aura à dire le terrain, à ce qu’il relayera des attentes légitimes de la population. À ses propositions aussi. Parce que, de ce qui s’est passé, bien ou mal, vont surgir de nouvelles idées…

"Deux axes de travail prioritaires"

Maxime Combes, et à sa suite des banderoles aux balcons, des pancartes sur les réseaux sociaux l’ont asséné assez clairement : « Ne revenons pas à la normalité, car la normalité, c’était le problème » (3). Cela pourrait être l’enjeu fondamental pour le travail social, les institutions sociales et les travailleurs sociaux. Ce devait déjà être l’enjeu bien avant cette crise. Ça l’était sans doute trop peu. Qu’est-ce que cette interpellation de Combes pourrait signifier pour les professionnels du social et pour le Comité de Vigilance en Travail Social ?

De la position que nous occupons et que nous nous devons d’occuper avec insistance, deux axes de travail nous semblent prioritaires :

  • Le premier axe sera celui de l’alliance avec les forces associatives qui soutiennent les populations avec lesquelles les travailleurs sociaux interagissent. La Fédération des Services Sociaux (4) et le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté (5) ont pris des positions fortes et fait des propositions essentielles à soutenir. Le Délégué Général aux Droits de l’Enfant tape sur le clou pour rappeler la nécessité de tenir compte, pour tenir vraiment compte, en priorité, des enfants les plus fragilisés qui risquent de l’être davantage encore dans l’après-covid. Des Fédérations d’insertion socioprofessionnelle rappellent que l’économie sociale et solidaire a un rôle d’aiguillon à jouer (6) dans cette nouvelle société à construire. Et sans doute que d’autres vont se manifester qu’il faudra sans doute entendre et associer. La société nouvelle que d’aucuns appellent de leurs vœux ne pourra se faire sur le dos des précaires, sur le dos des marginalisés, sur le dos des sans-droits.
  • Le deuxième axe est la réaffirmation forte de ce que sont les raisons de vivre du CVTS, et qui se retrouvent dans le Manifeste du Travail Social (7), un projet collectif et participatif, soutenu par nombre d’institutions et de professionnels, mais qui devrait l’être davantage encore. Le confinement, la dynamique d’un monde différent qui pourrait s’enclencher sont des éléments qui tendent à conforter les valeurs tellement fondamentales dans lesquelles le travail social doit s’inscrire. Dans le même mouvement que les secteurs non-marchand qui depuis le mois de mars réaffirment avec force la priorité à l’humanité, le caractère fondamental du lien social… Sous peine, pour le travail social de ne plus exister ou de rester dans la société d’avant, où certains voudraient certainement les confiner …

Il faut donc réaffirmer avec ce manifeste et ses signataires que la personne est sujet dans l’intervention sociale, que les missions du travail social sont et resteront centrées sur la dignité humaine et la justice sociale, que le travail en réseau est un outil au service des personnes et certainement pas un outil de contrôle, et que le cadre de travail des professionnels du social est au service du travail social à l’exclusion des logiques marchandes, des logiques de résultat, de normalisation ou de rationalisation de l’humain.

"Oser de nouvelles pratiques, briser les frontières sectorielles..."

Sans doute faudrait-il rajouter qu’en conscience du gonflement du nombre de situations difficiles que va rencontrer la population, en conscience de l’aggravation de quantité de situations individuelles, en conscience enfin que les moyens nécessaires ne seront sans doute pas dégagés pour répondre avec les mêmes outils et les mêmes méthodes à ces problématiques, le travail social va devoir pour partie se réinventer, oser de nouvelles pratiques, de nouvelles modalités d’accompagnement, briser des frontières sectorielles et donner plus d’importance aux dimensions collective et communautaire. Et peut-être faudra-t-il lâcher du lest sur le temps dédié au travail administratif si développé au nom du contrôle, pour prioriser le temps de l’accompagnement des personnes, de la co-construction, de l’aide. Pour le bien des travailleurs, pour le bien de leur public. Pour le sens du travail social. Pour le bien de la société en général.

Un premier axe pour dire et redire l’importance d’une prise en compte fondamentale de cette partie de la population de plus en plus exclue. Un second axe pour confirmer que le travail social pourra prendre sa part dans cette prise en compte, si son cadre de travail s’accorde à ses valeurs, si la possibilité lui est offerte de continuer à se réinventer au service des publics. Et si c’est le choix de nombreux professionnels.

Comité de Vigilance en Travail Social

[Dossier déconfinement : la parole est au terrain]

Savoir plus :

1 : Travail social : la menace est au niveau 4 / Marc Chambeau in Démocratie, N° 1 (janvier 2017).

2 : Reprenons ici la formule d’Isabelle Stengers, en assumant, nous CVTS notre posture d’« irresponsables », nous qui posons un regard « méta », sur des pratiques dont on nous a parlé, sur des témoignages divers,… avec le sentiment d’avoir la légitimité de poser ce regard, mais aussi la conscience que nous laissons à d’autres le soin de mettre les mains dans le cambouis.

3 : https://www.politis.fr/articles/2020/03/ne-revenons-pas-a-la-normalite-41568/

4 : https://www.fdss.be/fr/covid19-plaidoyer-impact-social/

5 : https://www.facebook.com/notes/réseau-wallon-de-lutte-contre-la-pauvreté/communique-de-presse-300-acteurs-du-social-et-du-socioculturel-parlent-dune-voix/3696214513726585/

6 : https://plus.lesoir.be/303376/article/2020-05-27/la-cle-dun-renouveau-collectif-et-solidaire-existe-deja?fbclid=IwAR2YMiZBghYUBklCtNq846GM4fWrCIz9sJLMVCEIM3HRhWalYVTduuqqKb0

7 : http://comitedevigilance.be/?Manifeste-du-travail-social




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